Le prêche du Rat

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«  L’intelligence n’est pas le contraire de la bêtise et il n’est pas dit que, en progressant de la bêtise à l’intelligence, nous réalisions un gain. On peut dire, tout au plus, que l’intelligence vient après la bêtise, elle clôture les comptes, met en ordre, sépare l’obscurité de la lumière. Elle vous envoie droit à l’école à coup de pied au cul et reste là à vous attendre devant la porte, parce qu’elle-même est l’école. Et tout le vaste monde entouré par les déserts de la nuit se réduit à une adresse, un travail, un endroit pour garer la voiture.

Ils viendront toujours vous dire d’être intelligents, ils vous chanteront les louanges de l’intelligence, ils insinueront dans votre cœur l’idée que l’intelligence vous rendra suffisamment pareil aux autres, que nul ne se rendra compte de ce que vous êtes. Ils réussiront à se glisser dans vos rêves, à faire en sorte que même là où tout est identique à son contraire, vous voyiez des choses qu’ils vous expliqueront de manière intelligente. Ils vous exhorteront à renoncer à votre stupidité comme on jette un vêtement chiffonné, mais ils ne vous diront pas que dans ce chiffon, il y a tout ce que vous voulez être, que vous pouvez être. Et c’est là, justement, que l’image de Pinocchio le Crétin, le crédule, le seigneur de la nuit, vous servira de bouclier. Nous, nous ne sommes pas nés pour ressembler aux autres. Entre deux choses à faire, nous faisons toujours celle qu’il ne faut pas.

Mais il n’est pas dit que, en choisissant l’autre chose, celle que l’intelligence voudrait nous faire choisir, nous nous tromperions moins. Au contraire, nous démontrerions seulement que nous sommes les crétins que nous sommes, mais tachés par le plus grand des déshonneurs, la foi dans le fait qu’il est possible, d’une manière ou d’une autre, de nous en tirer, d’améliorer notre propre vie, d’accéder à un niveau supérieur. Chaque instant nous apporte la même nouvelle, imprimée en lettres capitales sur le journal de l’humanité : nul n’est plus crétin que celui qui veut se comporter de manière intelligente.

C’est comme si Pinocchio, au lieu de s’en aller là où il doit aller, se mettait à écouter le Grillon Parlant, cet insecte infâme. La seule porte qui s’ouvrirait à lui serait celle du malheur.

Nous, nous n’avons pas été créés pour être intelligents.

Nous, nous n’avons nullement besoin de quelqu’un qui viendrait améliorer notre vie.

Notre vie est un mystère, un objet cassé qui ne se répare pas, la conséquence d’une tromperie…  »

 

 

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Témoignages sans valeur

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« Dans le village où le Rat était né et avait grandi, on entrait en parcourant une longue rue en descente, qui conduisait à la place centrale. Visible dès le début de la pente, une grande maison à deux étages avec des balcons en fer forgé, toit de tuile et arche d’entrée en pierre, dominait les autres édifices de la place, plutôt modestes. Mais ce qui suscite une certaine crainte, chez ceux qui entraient dans le village, c’était une grande inscription tracée en lettres capitales, noires, sur la partie droite de la façade:

BEAUCOUP D’ENNEMIS
BEAUCOUP D’HONNEUR

C’était un vestige de l’ère fasciste, quand des milliers et des milliers de murs, dans toute l’Italie, avaient été ornés de citations plus ou mois mémorables, prises dans les discours de Mussolini. Le village du Rat en était plein. Certaines de ces phrases, déjà peu lumineuses au moment où elles avaient été prononcées, étaient devenues, avec le temps, aussi incompréhensibles que les délires d’un dément. Dans la rue menant au cimetière, par exemple, on pouvait lire:

L’ÉTAT EST UNE VOLONTÉ DE
PUISSANCE ET DE DOMINATION

Après le fascisme, on avait fait rapidement disparaître toutes ces idioties pittoresques: des murs et aussi, si possible, des cœurs. Il n’est pas de spectacle plus ridicule qu’un peuple qui se hâte de recouvrir de peinture fraîche les traces de ses hontes – qui, au contraire, devraient rester là pour toujours, comme une espèce d’antidote ou de traitement homéopathique. Ce souci de dignité civique, c’est bien connu, est typique des gens du Nord. Dans ce mélange unique de surréalisme et de désenchantement qu’est l’esprit méridional, la honte se concentre entièrement sur la vie privée, et être boiteux, dur d’oreille ou impuissant est un problème social beaucoup plus épineux que d’avoir chanté les louanges du Duce et contraint quelque malheureux instituteur à se raser la barbe. En Calabre, donc, au lieu de cacher les traces du passé, on attendit que le vernis des préceptes mussoliniens pâlisse sous le fouet impitoyable du soleil, comme c’est le cas pour toutes les œuvres et les pensées humaines. Mais dans les villages côtiers, comme celui du Rat, pour les phrases mémorables de Mussolini, on avait utilisé le goudron des barques, qui ne pâlit jamais, au lieu de la peinture ; et c’est ainsi que, plusieurs décennies après la Libération, les traces du DUCE (parfois sous la forme DVX) accompagnaient les humbles gestes de la vie quotidienne, menaçant les passants avec leurs lettres noires écrites en capitales. Les visiteurs occasionnels et les premiers touristes prenaient la présence de ces écrits pour une marque de fidélité à l’époque du fascisme, un orgueilleux défi aux lois et aux sanctions. Une interprétation qui provenait d’une méconnaissance totale du caractère calabrais. Ces témoignages d’un temps désormais anciens parlaient un langage bien différent. Vous nous avez obligé à écrire ces trucs dont nous nous foutions complètement. Et maintenant nous devrions chercher le moyen de les effacer, comme si c’était nous qui les avions inventés? Mais pour nous ça a toujours été pareil : quand ces inscriptions n’y étaient pas , quand elles y étaient et qu’elles étaient justes, et maintenant qu’elles y sont et qu’elles sont devenues erronées. Seul un enfant peut prendre au sérieux quelque chose qui est inscrit sur un mur où pissent les chiens. Et nous, nous sommes des enfants. Nous, nous n’avons rien à écrire sur les murs, et rien à effacer. »

 

 

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Vivre longtemps

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« Ne croire en rien peut être un signe de grande intelligence : mon esprit est trop vif pour que j’accepte la platitude, l’insignifiance et la banalité qui se répandent autour de moi. C’est de cette manière que l’écrivain russe Ivan Tourgueniev décrit Bazarov, héros de son grand roman Pères et fils et premier nihiliste de la littérature occidentale. Mais ne croire en rien peut également être une sorte de paresse intellectuelle : je ne crois en rien parce que croire en quelque chose exige un effort, un engagement et une cohérence. Cela rappelle le
« dernier homme », dont l’arrivée a été annoncée par Nietzsche il y a plus de cent ans, un homme qui ne croit ni aux idées, ni aux valeurs, ni à l’autorité. Le « dernier homme » est le fruit d’une démocratie poussée à l’extrême, quand un principe noble comme l’égalité des chances se transforme en conformisme total où les gens parlent le même langage et partagent les mêmes opinions, les mêmes sentiments. Le « dernier homme » ne tolère aucune forme de différence, de complexité ou de hiérarchie. Seules la transparence et l’égalité le réconfortent. La première l’affranchit de tout usage de son imagination, alors que la seconde le protège du risque d’une comparaison avec les autres.

Le « dernier homme » de Nietzsche n’est plus une projection, mais une réalité. Il est là, parmi nous. On l’entend chaque jour parler de ses goûts, de ses préférences, de son mépris pour toutes sortes d’engagements, sauf, évidemment, ceux qui ne comportent aucun risque. Le « dernier homme » n’aime pas prendre des risques. Son café, par exemple, est décaféiné, sa bière est sans alcool et ses jus, sans sucre. Et quand il aime, c’est à moitié, au cas où la relation ne fonctionne pas (pourquoi se retrouver avec un cœur brisé quand on peut briser le cœur de quelqu’un d’autre ?). On le voit aussi travailler, planifier ses activités de fin de semaine et s’entraîner continuellement. Le « dernier homme » place sa santé physique avant tout, car dans un monde dépourvu d’idées, de principes et de valeurs, il ne lui reste qu’une seule chose : vivre longtemps. »

 

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Aussi nombreux que sont les fleurs, au printemps

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« Alors tous lancèrent un très long cri, puis ils se dispersèrent parmi les navires. Chacun alla se préparer à la bataille. Certains mangeaient, d’autres affilaient leurs armes, d’autres priaient, d’autres faisaient des sacrifices à leurs dieu, en leur demandant d’échapper à la mort. En peu de temps, les rois de lignées divine rassemblèrent leurs hommes et les disposèrent en ordre pour la guerre, courant au milieu d’eux, et les incitant à se mettre en marche. Et tout à coup, pour nous tous, il devint plus doux de combattre que de rentrer dans notre patrie. Nous marchions, avec nos armes de bronze, et nous ressemblions à un incendie qui dévore la forêt, et tu peux le voir de loin, tu peux voir sa grande lueur éblouissante monter dans le ciel. Nous descendîmes dans la plaine du Scamandre comme un vol d’oiseaux immense qui descend du ciel et se pose à grand vacarme et battements d’ailes sur la prairie. La terre résonnait terriblement sous les pieds des hommes et les sabots des chevaux. Nous nous arrêtâmes près du fleuve, devant Troie. Nous étions des milliers. Aussi nombreux que sont les fleurs, au printemps. Et nous ne désirions qu’une seule chose: le sang de la bataille.

Hector et les princes étrangers, ses alliés, rassemblèrent alors leurs hommes et s’élancèrent hors de la ville, à pied ou à cheval. nous entendîmes un immense tumulte. Nous les vîmes monter sur la colline de Batiée, une colline qui se dressait, isolée au milieu de la plaine. C’est là qu’ils se rangèrent, sous les ordres de leurs chefs. Puis ils commencèrent à avancer vers nous, hurlant comme les oiseaux dans le ciel pour annoncer une lutte mortelle. Et nous, nous marchions vers eux, mais en silence, avec la rage cachée au cœur. Les pas de nos armées soulevèrent une poussière qui, comme un brouillard, comme une nuit, dévora tout.
A la fin, nous arrivâmes face à face. Nous nous arrêtâmes. Et là, tout à coup, des rangs des Troyens sortit Pâris, semblable à un dieu, une peau de panthère sur les épaules. Il était armé d’un arc et d’une épée. Il tenait dans sa main deux lances à pointe de bronze et les agitait vers nous pour défier en duel les princes achéens. Quand Ménélas le vit, il se réjouit comme un lion affamé qui trouve le corps d’un cerf et le dévore. Il pensa que le moment était venu de se venger de l’homme qui lui avait volé son épouse. Et de son char il sauta à terre, empoignant ses armes. Pâris le vit, le cœur lui trembla. Reculant, il revint parmi les siens, pour échapper à la mort. Comme un homme qui voit un serpent et fait aussitôt un bond en arrière, et tremble, et fuit, la pâleur sur son visage. Ainsi nous le vîmes s’enfuir. […] »

 

 

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Dans la manche

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Il arrive qu’on lise des choses excellentes qui ne trouvent pas forcément le moyen de s’envoler vers d’autres lecteurs. Parfois, c’est un manuscrit auquel on n’a rien à reprocher, de la première à la dernière ligne, tant l’écriture se tient et l’histoire est bonne. Mais comme on peut ne pas comprendre qu’un texte soit publié, parfois il advient qu’ on puisse ne pas comprendre qu’un texte formidable ne trouve pas d’éditeur. Qu’à cela ne tienne, cela n’a pas empêché Côme Martin de publier Le Septième As et l’amateur d’écriture serrée, de western, d’univers surréalistes et de tours de carte trouvera forces raisons de se réjouir à sa lecture. Il sort, le livre, demain, sans éditeur, comme ça, et pour une fois, ça ne sera pas un drame. Le texte est bon, le style est fort, l’objet bien imprimé. Les intéressés pourront l’acquérir en passant par le site de l’auteur

Et pour se faire un avis, voici un chapitre complet et l’une des illustrations de Noël Rasendrason qui accompagneront la prose de Côme Martin.

***

 

Bateleur

NEUF

Dans presque toutes les villes qu’il traversait, les gens étaient modelés de la même poussière qu’aux sabots de son cheval. Celle-ci l’avait attiré comme un bateau s’écrase contre un phare, juchée imprudemment dans un endroit oublié des gens sensés. Sa campagne plate était de celles où chaque arbre abrite un détour, toujours le même, celui qui tire les voyageurs un peu plus loin de leur but initial ; pour le magicien, la vague promesse d’un spectacle dans une taverne anonyme. Il avait chevauché des jours en compagnie de rien d’autre que ces bouquets de troncs, la petite fille accrochée à son dos, s’attendant à tout instant à rencontrer le bout du monde : un dernier tournant avant d’être jeté dans le vide, hors de la terre plate.

Ici on attendait l’hiver avec impatience, pour calmer la nature qui cherchait chaque jour à faire crisser les fondations de la ville. Lors des années heureuses, la neige tombait lourdement sur la région et réduisait la terre au silence, remplissant les crevasses comme l’eau dans une large baignoire. Mais c’était la fin du printemps, et déjà le lierre paresseux atteignait les palissades. La route menait son dernier combat ; on sentait bien qu’elle ne tarderait pas à se retourner et laisser place à une rivière bordée de galets moussus où les lapins viendraient prendre à boire. En attendant elle accueillait le cheval et ses passagers, les menant à la fin de la nuit, à jeter l’ancre dans ce port inconnu.

Le magicien aimait la magie et ses déclinaisons en spectacles, mais appréciait peu son public, même éloigné des grands théâtres et des bateaux itinérants. Au fond des saloons parsemés de bouches molles, la moindre marque d’attention distraite le perturbait au point de vouloir s’en débarrasser au profond d’un bain tiède. Il choisissait toujours ses chambres en fonction de la qualité du bois de la baignoire, de la texture qu’elle donnait à l’eau savonnée, c’était une des rares choses qui le rapprochait de la petite fille. Ici il y avait en plus un piano qui presque continuellement frappait l’air de ses notes ; des mélodies si rapides qu’il aurait fallu trois pianistes pour les jouer, un galop musical ruant hors du bâtiment jusqu’aux limites de la ville. Le magicien en oublia presque son spectacle, des heures à regarder le cheval-piano et sa pianiste qui s’y pliait en douze. Ses mains ressemblaient aux siennes : plus fines bien sûr, plus clairsemées, mais leurs phalanges, la pliure des tendons, la façon dont chaque dermatoglyphe caressait à peine le nacre avant de rebondir comme chahuté par un coup de pistolet, tout cela jumelait les mouvements du magicien comme au fond de ces miroirs de foire. C’étaient les mains d’une pianiste aveugle, qui n’avait jamais vu de tour de magie mais avait les gestes sculptés pour. Le magicien avait touché toutes les mains au travers de sa vie : il avait caressé des mains d’homme, cogné des mains de femmes, des mains d’enfant l’avaient pris au piège, plus paniquantes que n’importe quelles autres. Chez un inconnu il regardait toujours les mains en premier : leurs cicatrices trahissaient des aventures muettes, il aurait aimé trouvé le poinçon pour les déchiffrer. Ceux qui les avaient tatouées n’avaient plus rien à apprendre au sujet de la magie. C’étaient les mains qui révélaient les objets, les animaux, d’autres peaux de leurs caresses.

Devant le cheval-piano, la pianiste devenait tambour, de nouveaux bras lui poussaient à chaque doigt. Le magicien fut transpercé de curiosité : il voulait saisir ces mains, savoir quelles mélodies elles produiraient sur d’autres instruments. Pendant que la nuit s’étirait lentement sur la ville sans que personne n’y prête attention, il se laissait emporter par ce nouveau galop, épicé par un désir qui poussait dans sa bière et était dangereusement proche de l’obsession, braise d’un nouvel incendie.

La pianiste se rendit enfin au bar pour reposer ses doigts autour d’un verre d’alcool frais. Le magicien aurait aimé avoir plus de temps – la réussite d’un tour repose dans sa préparation – mais il devinait qu’elle ne resterait pas longtemps en ville ; il lui fallait attraper ces mains tant qu’elles étaient encore là. Elle se tourna vers lui avant qu’il ait fini de s’asseoir, habituée à pressentir l’avenir dans le mouvement de l’air aussi aisément que le long d’une corde à linge. Sa vie reposait essentiellement sur l’esbroufe, mais il comprit vite qu’il ne s’agirait pas de tricher avec cette partenaire ; la magie lui coulait sur la peau comme de la sueur, il lui fallut se retenir pour ne pas se pencher et tendre sa langue.

La pianiste sourit à ce pourtour d’homme qui s’installa à côté d’elle, avec le silence. Dans le fracas des conversations qui avaient repris sitôt le cheval-piano rendormi, du choc des godets vidés et aussitôt remplis, des grands gestes en tout sens frappant l’air, se faufila peu à peu un mutisme qui remplaçait patiemment les notes de musique. Attrapant au vol l’une d’entre elles, qui s’était égarée sur le comptoir, le magicien engagea la conversation. La pianiste, qui avait les poches pleines de croches, lui répliqua avec finesse ; même aveugle, elle ne pouvait ignorer qu’il s’adressait davantage à ses mains qu’à ses oreilles. Le magicien combina la suite de la chanson du mieux qu’il le put et coinça parmi les restes de refrains encore flottants une trille sous son chapeau ou deux blanches dans le creux de sa main. Celles qui échappaient à sa sarabande s’enfuyaient par la fenêtre et allaient se briser dans le froid ou se fixer à la portée céleste.

Après quelques essais dissonants, la pianiste et son galant parvinrent à s’accorder et entamèrent bientôt un insouciant mouvement à vingt doigts. L’harmonie de leurs instruments n’était pas parfaite, mais elle réduisait à de simples bruits de fond ce qui bruissait autour d’eux. Elle raconta au magicien comment elle en était venue à cette ville de bout de carte : les aléas pour acheminer son destrier à destination, les nuits passées à se guider au son des sabots, les longues et lourdes nappes de silence entre deux concertos. Il ne lui raconta que des platitudes, se mordant les doigts d’être si désemparé ; lui dont la bouche avait vagabondé sur des kilomètres de peau sans jamais s’attarder dans le paysage était paralysé par ses soudaines envies d’aider ces mains à planter des haies autour d’une maison neuve. La danse se prolongea ainsi de plus en plus maladroitement, les partenaires se marchant fréquemment sur les pieds et multipliant les gosiers trop secs. Elle posa tardivement ses mains fatiguées sur les siennes pour aller dormir ; il la regarda se lever, payer et partir, gravir légèrement l’escalier comme si elle jouait encore du piano.

Une nuit à imaginer ces mains trotter à une cloison des siennes, enveloppé dans le regard vitreux de la petite fille, lui semblait insurmontable. Il la rattrapa d’un ample bond et improvisa la plus courte des valses qu’il connaissait. Elle manquait d’élégance mais la pianiste accepta sa franchise ; son baiser avait la même douceur que le bout de sa peau. Ils montèrent comme des mariés timides et sur le pas de la porte elle marqua un temps, cherchant la suite de la mélodie. Dans le fond des yeux du magicien, un métronome battait, fébrile ; elle arrêta son martèlement d’une caresse. Son doute ainsi escamoté, elle le laissa faire disparaître leurs chaussures, leurs vêtements et enfin la nuit toute entière. Ses mains et ses pensées se mirent à graviter avec vitesse autour de ce nouveau soleil, et lorsqu’elles explosèrent en s’entrechoquant, le silence fut cette fois absolu.

Elle s’était fait tatouer des touches blanches sur le corps en apparent désordre. Un musicien de talent pouvait ainsi la changer en un chapelet de musiques harmonieuses. Ce n’était pas le cas du magicien qui n’évita pas les fausses notes ce soir-là ; mais elle aima suffisamment ce qu’elle vit du bout des doigts pour l’aider, les soirs suivants, à réviser son solfège, avec une insistance discrète sur les accords mineurs. Lorsqu’il ne parvenait pas à réaliser les arrangements les plus acrobatiques, elle prenait la relève et lui montrait ce qu’une virtuose était capable de faire d’un instrument, fut-il passable seulement.

Allongé près d’elle à l’écouter respirer entre deux arias, les étoiles au-dehors tentant sans succès d’égaler la magnificence des grains de beauté sur son dos, le magicien n’avait jamais aussi mal dormi ; mais il n’avait jamais beaucoup aimé le sommeil, prestidigitateur qui le privait selon les soirs de bonne compagnie ou d’une triste solitude méritée. Allongé près d’elle, il repoussait plus aisément les griffes de la mélancolie, cette maladie qui fait prendre la lune pour autre chose qu’une boussole froide et insomniaque. Il avait même réussi à enfin détacher de son dos la lassitude qui s’y cramponnait depuis des semaines : il s’imaginait aisément laisser le queue-de-pie pour une chemise à carreaux, cesser de se raser et construire lui-même la maison neuve. Il s’était déjà raconté cette histoire plusieurs fois, mais ici il lui semblait pouvoir l’accueillir dans sa paume ; puis par-delà la fenêtre il entendit le halètement d’un chasseur. Celui-là était malingre comme un signe de ponctuation, mais cela n’en faisait qu’un adversaire plus trouble, qu’il fallait affronter immédiatement ou fuir. Il était sans doute capable de l’effacer aisément du monde, mais d’autres le suivraient à la trace, c’était le prix de ces nuits à jouer de la peau-piano.

Le magicien ne désirait pas se battre. À chaque fois lui revenait l’image de son premier revolver : cette étrange protubérance métallique qu’il avait vue sortir du corps de son père s’était fichée dans sa main comme un doigt supplémentaire, s’imposant en masque poisseux, une magie qui l’engloutirait s’il ne savait pas y résister. Ce souvenir s’était fondu au visage de son père écrasé contre la baignoire, les yeux fascinés par les nervures du plancher ; il menait à de sombres forêts où le magicien ne voulait plus pénétrer.

Son cheval n’irait pas assez vite. Les montures des chasseurs de magicien étaient proches de l’idée du cheval, concept squelettique réduit à sa simple expression. C’était un banal trucage : on y croyait de loin mais de près il devenait évident que ce frêle assemblage de muscles et d’os ne pouvait être qualifié de cheval. Les chasseurs eux-mêmes étaient rarement davantage que des esquisses lancées sur une page blanche, mais leurs montures et eux atteignaient toujours leurs proies. Seul un cheval également singulier pourrait les distancer ; la vraie difficulté pour le magicien allait être de convaincre la seule cavalière à qui il obéissait.

La pianiste ne refusa pas exactement de se laisser persuader : son recul initial tenait de celui du chien sur l’arme à feu, surpris d’avoir été enclenché mais avide de poudre. Le magicien, à son tour aveugle, ne saisissait pas à quel point elle désirait depuis longtemps trouer les nappes de silence par toutes les distractions disponibles, combien elles avaient émoussé son appétit quotidien. Impressionnés par sa cécité ou ses mains trop adroites, il n’y avait guère que des musiciens bravaches à qui montrer ses tatouages : ses aventures étaient de plus en plus distantes. Celle-là manquait encore de contours nets, mais il serait temps plus tard de les raffermir, après l’escapade.

Rhabillés, ils s’enfoncèrent au rez-de-chaussée, trébuchant dans la pénombre gluante ; le poids de la petite fille récalcitrante de sommeil qu’ils avaient tirée de l’oubli de la chambre voisine creusait un sillon derrière eux. Le chasseur de magicien semblait encore se contenter de s’ancrer à la fenêtre, comme s’il souhaitait se mêler aux arbres, mais lorsqu’il frapperait il serait trop tard. Le magicien se lova sans attendre dans le ventre du cheval-piano en compagnie de la petite fille, tandis que la pianiste desserrait sa bride. L’animal piaffa bientôt d’une brusque impatience qui renversa les tables autour de lui. Le magicien aurait souhaité qu’il bondisse par la fenêtre ou au moins qu’un éclair passe devant la lune au moment du départ ; de l’intérieur du ventre de bois il lui sembla que la fugue manquait de dramatique. Il se promit d’en embellir le galbe lorsqu’il l’exhiberait plus tard aux curieux.

Pour le moment la pianiste se contenta de lancer le cheval-piano vers l’horizon fuyant, aussi sûrement qu’un train sorti des rails. Le chasseur les suivit un moment sur son cheval changé en tiret cadratin, déterminé à inciser ce récit d’évasion avant son terme, mais le couple de fugitifs avait plusieurs lignes d’avance : lorsqu’il rejoint leur point de fuite, ils s’étaient évaporés depuis longtemps.

 

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Ursula forever

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The Paris Review: Dans Steering the Craft, vous affirmez, à la fois en tant que lectrice et auteur: « Je veux reconnaitre quelque chose que je n’ai encore jamais vu. »

Ursula K. Le Guin: C’est en lien direct avec la nature même de la fiction, et cette sempiternelle question: « Pourquoi ne pas écrire sur ce qui est réel ? » Un bon nombre de lecteurs américains du XXe siècle – et du XXIe – pensent que c’est tout ce qu’ils veulent, de la non-fiction, qu’ils refusent de lire de la fiction parce que ce n’est pas réel. Une opinion incroyablement naïve. Seuls les humains produisent de la fiction, et seulement en certaines circonstances. Nous en ignorons les buts précis. Mais l’une des choses que la fiction accomplit est de vous faire reconnaître ce que vous ne saviez pas avant. C’est ce que cherchent bon nombre de disciplines mystiques : tout simplement voir, vraiment, et être éveillé. Ce qui signifie que vous reconnaissez les choses qui vous entourent avec plus d’acuité, et que ces choses semblent nouvelles. Avoir un « regard neuf » et la reconnaissance sont en réalité la même chose.

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