Ursula forever

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The Paris Review: Dans Steering the Craft, vous affirmez, à la fois en tant que lectrice et auteur: « Je veux reconnaitre quelque chose que je n’ai encore jamais vu. »

Ursula K. Le Guin: C’est en lien direct avec la nature même de la fiction, et cette sempiternelle question: « Pourquoi ne pas écrire sur ce qui est réel ? » Un bon nombre de lecteurs américains du XXe siècle – et du XXIe – pensent que c’est tout ce qu’ils veulent, de la non-fiction, qu’ils refusent de lire de la fiction parce que ce n’est pas réel. Une opinion incroyablement naïve. Seuls les humains produisent de la fiction, et seulement en certaines circonstances. Nous en ignorons les buts précis. Mais l’une des choses que la fiction accomplit est de vous faire reconnaître ce que vous ne saviez pas avant. C’est ce que cherchent bon nombre de disciplines mystiques : tout simplement voir, vraiment, et être éveillé. Ce qui signifie que vous reconnaissez les choses qui vous entourent avec plus d’acuité, et que ces choses semblent nouvelles. Avoir un « regard neuf » et la reconnaissance sont en réalité la même chose.

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Dans le jardin de la folie

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« Nous reprîmes notre promenade. Je vis d’autres malheureuses, assises à terre, les genoux serrés contre la poitrine, la tête entre les mains et les yeux immobiles, qui ressemblaient à des cadavres pelotonnés attendant le fossoyeur ; des jeunes étendues à plat ventre sur l’herbe, dans l’attitude gracieuse des Madeleine repentantes, de vieilles Ophélies qui cueillaient des fleurs avec des gestes charmants et capricieux de jeunes filles de quinze ans ; des dames romantiques qui se promenaient dans les allées solitaires, le visage tourné vers le ciel, comme des poétesses inspirées ; des femmes aux cheveux gris qui allaient et venaient avec l’air de ménagères affairées, faisant à voix haute les comptes de la maison, donnant des ordres à la servante, réprimandant les enfants ; et d’autres couchées au pied des arbres, qui s’allongeaient et se retournaient, indifférentes à toute retenue féminine, et qui étaient les plus tristes à voir. Les notes douces de la Somnambule, des rires vulgaires, des prénoms d’amants, des souvenirs vagues de grand malheurs, des regrets de la vie heureuse, des désirs furieux de liberté, d’orgueilleux étalages de noblesse et de richesse, des plaintes séniles et des gémissements d’enfants se rencontraient et se confondaient dans l’air, comme les débris d’un naufrage sur la mer. Ils sonnaient plus douloureusement au cœur au milieu de ce vert printanier, sous cette allégresse du soleil, au milieu de ces parfums d’arbres en fleurs où les oiseaux chantaient. »

 

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Brève de mouroir

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« Où en étais-je? Ah oui! A Monsieur Belhomme, au père Belhomme plutôt, puisqu’il était dans une salle commune. Il avait toujours été tranquille parmi les tranquilles. On pouvait lui donner une chaussette rouge et une bleue, jamais un mot plus haut que l’autre. Toujours enveloppé dans un cocon de douleur sourde appuyé sur sa canne, le feutre en bisbille sur ses yeux noyés. On aurait dit qu’il avait peur, en marchant, de briser quelque toile de cristal, de renverser quelque pyramide de rêve, de mettre le pied sur une fleur fatale. Il y avait longtemps que je le connaissais, je ne lui ai jamais parlé. Il me semblait qu’il partageait ma souffrance et j’étais heureux de voir qu’il ne paraissait pas me voir. D’ailleurs il ne voyait personne et semblait être arrivé à ce stade de la sagesse où personne ne vous voit.

Une nuit donc (tout cela, on le sut après), la chambre commune: quinze lits. Sept gâteux ; trois idiots ; quatre indéfinissables par la médecine moderne et le père Belhomme, ça fait le compte. Tout cela ronflait, qui cauchemardant, qui bavant, qui chiant dans une atmosphère, disons légèrement sabraqueuse, quand le père Belhomme se mit à mourir, dit son voisin de lit, Michel Bec-de-Lièvre, par tous les bouts. Sans tambour ni trompette, le voilà qui se met à se défaire dans la pénombre de la veilleuse et la mort lui sortait par tous les trous. Par le cul, par le pipi, par les oreilles, le nez, la bouche et tout. Il paraît que c’était à voir et à entendre, ce gros bonhomme surchargé de clairons et de clarinettes qui sautait sur sa paillasse comme une carpe dans l’huile. Quatre de la chambre restèrent dans leur indifférence glacée ; les autres se mirent à gueuler. Michel Bec-de-Lièvre eut la présence d’esprit d’appuyer sur la sonnerie près de la porte qui alertait la veilleuse (pas la lumière, la femme). Justement, elle était en train de faire la cueillette des pistolets. Ce travail, qui consiste à vider les pistolets dans un grand seau deux fois par nuit, est des plus accablants. Vous ne rigoleriez pas si vous saviez ce qu’il coûte à certains grand-pères quelques centilitres d’urine. Elle avait, elle aussi, entendu l’étrange ramdam du côté de la « salle docteur Poilpot ». Se sachant responsable de la tenue de la maison pour la nuit, son sang ne fit qu’un tour et elle descendit bien vite. Le père Belhomme n’était plus qu’un buisson de bruits divers. Il éclatait de partout. C’était un charivari infernal d’odeurs suspectes et de gargouillements déclarés. Bref, cet homme qui n’avait jamais dit un mot plus haut que l’autre dans sa vie, qui avait toujours suivi en silence le droit chemin du sacrifice et de la couillonnade, se déboutonnait à plein gaz. Des gaz? En voulez-vous, en voilà, et même de solidifiés. Madame Fanchon (la veilleuse) ne voulait plus vivre : « Mais vous n’y pensez pas? Père Belhomme. » Je t’en fous : Il y pensait pour la première fois de sa vie, à emmerder son monde !!! Elle avait fait maintenant toute la lumière. La quasi-totalité de la chambre regardait le spectacle infernal. Lui faire une piqûre calmante? (elle y avait droit), mais comment voulez-vous faire une piqûre à un gros sanglier qui a l’air d’être pris dans un filet? »

 

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Paroles de la fin des temps

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« Nous voudrions aussi travailler à définir la barbarie qui s’organise et deviendra civilisation, lui tracer un style, lui proposer un contenu, ne pas l’abandonner entièrement à son inertie, à sa pente, à ses tentations. Elle risquerait, si personne ne veillait, de trop accrocher d’épaves. On l’édifierait tout entière sur les assises qu’elle devait ruiner. Il nous faut surveiller du moins cette refonte du monde, puisque nous n’avons pas eu la force de l’ultime renoncement qui nous eût permis de la conduire peut-être. Il nous a manqué d’être poussés à cette extrémité du désespoir où la misère et la mort paraissent délivrances. Il ne nous eût pas fallu seulement consentir les sacrifices qui flattaient notre orgueil, mais ceux plutôt qui nous surprenaient, qui vexaient notre intelligence qui n’avait pas su les imaginer et jusqu’à notre volonté de retrait, qui ne prétendait trouver l’affront et l’échec qu’où elle avait choisi. Notre cœur tirait de ses défaites calculées plus de sombre bonheur que d’un succès trop éclatant, que l’intrus avait la permission et presque le devoir de célébrer. Nous aimions aussi peu rendre publiques nos joies que nos peines. Ils nous semblait qu’elles en devenaient viles et indécentes. Comme il arrive ordinairement pour le corps, notre âme se sentait plus gênée qu’heureuse des jouissances qu’on lui voyait goûter.

[…] La vertu, selon nous, était d’abord de se désister quand on avait le droit, de s’abstenir où l’on pouvait exiger. Nous nous donnions pour mot d’ordre de toujours rester en deçà de notre capacité et même de notre intention de tenir. Autour de nous chacun faisait l’inverse et s’ingéniait à laisser espérer en vain, désespérant finalement. Notre retenue tentait de fonder à nouveau cette confiance élémentaire que les hommes ont besoin d’avoir les uns pour les autres et que chaque jour détruisaient la vantardise, l’inconséquence et tous les faux serments de la fraude et de l’imposture. Nous n’apercevions pas l’extrême indigence de cette bonne volonté misérable. La maison brûlait et nous rangions l’armoire. Il fallait plutôt attiser l’incendie. Nous ne l’osions pas. »

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Etymologie fantastique

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« L’arbre généalogique des mots est aussi embrouillé que celui des humains. Fantastique, nous explique Clédat, vient du grec phantastikos, du latin phantasia. Mais la famille phantasia a des rejetons inattendus : elle engendre par exemple fanal et falot, « qui servent à montrer les objets, à les éclairer, à les rendre visibles ». Il faudrait tout de même être sérieux, il faudrait tout de même s’entendre : qu’est-ce que c’est que cette racine extravagante qui sert à la fois à nommer ce qui n’existe pas, et à rendre visible les objets? Est-ce que nous serons plus avancés en nous reportant aux mots merveille et merveilleux? Eh bien, non. Leur arrière-grand-père est le mot latin mirari, dont le sens primitif a sans doute été : sourire, puis: s’étonner, admirer, regarder. Et nous voilà aux prises avec une racine qui fait verdoyer indifféremment le merveilleux, « ce qui s’éloigne du cours ordinaire des choses, ce qui est produit par l’intervention d’êtres surnaturels », et les miroirs, dont la propriété est de rejoindre et refléter le cours ordinaire des choses. Le merveilleux, c’est ce qui ne ressemble pas, et le miroir, c’est la ressemblance même.
comment se retrouver dans cet embrouillamini? Mettons-nous d’accord une bonne fois. Que veut dire cette phantasia qui fabrique à la fois les fantaisies qui n’existent pas dans la réalité, et les fanals qui servent à montrer les objets, ce mirari qui donne le jour, sans discernement, aussi bien à ce que le jour n’a jamais éclairé qu’à ce qui réfléchit le jour?
La réponse est celle-ci : le miroir de la fantaisie et du fantastique, le miroir des miroirs ne réfléchissent pas seulement sur l’une de leurs faces, mais sur les deux. Les deux aspects inséparables et complémentaires de la réalité se conjuguent dans la révélation des étymologies. L’homme n’est pas seulement celui qui est comblé par la munificence de l’être, il est aussi celui qui tente constamment de combler l’insuffisance de l’existence. Le fanal et le miroir nous rendent compte de ce qui nous est refusé. Comme dans le miroir d’une eau calme nous découvrons à la fois l’image renversée du ciel et l’image endormie de ce qui vit dans la profondeur, les images merveilleuses ou fantastiques qu’inventent les humains nous font découvrir en même temps l’homme dans la nature et la nature de l’homme, les réponses de la réalité et les questions du réalisant, les nécessités de la vie et les nécessités du rêve, la patience des choses et l’impatience de l’esprit. »

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Une histoire de Maïakovski au Mexique

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« Dernière histoire sur le Mexique.

Le frère me raconte la vie de son frère, le vendeur de meubles, le premier à être devenu américain. Le fameux frère, donc, habitait à Kichinev. À quatorze ans, il entendit dire que les plus belles femmes vivaient en Espagne. Il décida de partir le soir même, parce que lui, ce qui l’intéressait, c’était les belles femmes. Mais il n’arriva à Madrid qu’à l’âge de dix-sept ans et il se rendit compte qu’il n’y avait là pas plus de belles femmes que partout ailleurs, et qu’en plus, elles faisaient moins attention à lui que les laborantines de Kichinev. Le frère, vexé, arriva à la conclusion objective que seul l’argent braquerait les beaux yeux espagnols vers lui. Alors il décida de partir pour l’Amérique avec deux autres vagabonds – mais avec une seule paire de souliers pour trois. Ils prirent un bateau – pas celui qu’il fallait prendre, mais celui qu’ils réussirent à prendre – qui les mena contre toute attente non pas en Amérique, mais en Angleterre. Et le frère s’installa par erreur à Londres. Le trio de va-nu-pieds aux ventres vides y ramassa des mégots et confectionna des cigarettes neuves avec le tabac qu’il récupérait ; à tour de rôle, chacun chaussait les souliers pour aller vendre les cigarettes sur les quais. Au bout de quelques mois, ce commerce de tabac s’agrandit au delà des mégots, l’horizon des trois hommes s’élargit jusqu’à comprendre où se trouvait l’Amérique, et la réussite permit à chacun d’avoir sa paire de souliers et d’acheter un billet de troisième classe pour un certain pays appelé Brésil. Pendant le voyage en bateau, le frère gagna une belle somme d’argent aux cartes. Au Brésil, il transforma cette somme en milliers de dollars grâce au commerce et au jeu.
Le frère réunit alors tout ce qu’il possédait et alla aux courses miser son argent au pari mutuel sur une jument insouciante qui traîna la patte sans aucune considération pour lui – que trente-sept secondes rendirent pauvre. Un an plus tard, il passa en Argentine et s’acheta un vélo, ayant conçu le plus grand dédain à l’égard des créatures vivantes.
Devenu un as de la pédale, l’infatigable habitant de Kichinev s’inscrivit à une course cycliste. Pour être le premier, il fit une petite embardée sur le trottoir et gagna la minute nécessaire, mais renversa malencontreusement dans le caniveau une vieille dame en train de bâiller. Résultat des courses : il dut verser l’intégralité de son premier gros lot à la grand-mère fripée.

Affligé, il partit pour le Mexique et découvrit la loi simple du commerce dans les colonies. Trois cents pour cent de majoration : cent pour la  crédulité, cent pour les frais et cent volés dans les intérêts de crédit.

Avec l’argent qu’il avait à nouveau mis de côté, il prit la tangente vers l’Amérique, qui aime à encourager toute forme de profit.

Là, le frère ne s’embourba dans aucune affaire. Il acheta une savonnerie six mille dollars et la revendit neuf mille. Il acquit un magasin, puis s’en sépara un mois avant la faillite, qu’il avait vu venir. Aujourd’hui, il est respecté : il préside une dizaine de sociétés de  bienfaisance et quand la Pavlova est venue, il a dépensé trois cents dollars rien que pour un dîner.
– Le voilà ! »

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