Brève de mouroir

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« Où en étais-je? Ah oui! A Monsieur Belhomme, au père Belhomme plutôt, puisqu’il était dans une salle commune. Il avait toujours été tranquille parmi les tranquilles. On pouvait lui donner une chaussette rouge et une bleue, jamais un mot plus haut que l’autre. Toujours enveloppé dans un cocon de douleur sourde appuyé sur sa canne, le feutre en bisbille sur ses yeux noyés. On aurait dit qu’il avait peur, en marchant, de briser quelque toile de cristal, de renverser quelque pyramide de rêve, de mettre le pied sur une fleur fatale. Il y avait longtemps que je le connaissais, je ne lui ai jamais parlé. Il me semblait qu’il partageait ma souffrance et j’étais heureux de voir qu’il ne paraissait pas me voir. D’ailleurs il ne voyait personne et semblait être arrivé à ce stade de la sagesse où personne ne vous voit.

Une nuit donc (tout cela, on le sut après), la chambre commune: quinze lits. Sept gâteux ; trois idiots ; quatre indéfinissables par la médecine moderne et le père Belhomme, ça fait le compte. Tout cela ronflait, qui cauchemardant, qui bavant, qui chiant dans une atmosphère, disons légèrement sabraqueuse, quand le père Belhomme se mit à mourir, dit son voisin de lit, Michel Bec-de-Lièvre, par tous les bouts. Sans tambour ni trompette, le voilà qui se met à se défaire dans la pénombre de la veilleuse et la mort lui sortait par tous les trous. Par le cul, par le pipi, par les oreilles, le nez, la bouche et tout. Il paraît que c’était à voir et à entendre, ce gros bonhomme surchargé de clairons et de clarinettes qui sautait sur sa paillasse comme une carpe dans l’huile. Quatre de la chambre restèrent dans leur indifférence glacée ; les autres se mirent à gueuler. Michel Bec-de-Lièvre eut la présence d’esprit d’appuyer sur la sonnerie près de la porte qui alertait la veilleuse (pas la lumière, la femme). Justement, elle était en train de faire la cueillette des pistolets. Ce travail, qui consiste à vider les pistolets dans un grand seau deux fois par nuit, est des plus accablants. Vous ne rigoleriez pas si vous saviez ce qu’il coûte à certains grand-pères quelques centilitres d’urine. Elle avait, elle aussi, entendu l’étrange ramdam du côté de la « salle docteur Poilpot ». Se sachant responsable de la tenue de la maison pour la nuit, son sang ne fit qu’un tour et elle descendit bien vite. Le père Belhomme n’était plus qu’un buisson de bruits divers. Il éclatait de partout. C’était un charivari infernal d’odeurs suspectes et de gargouillements déclarés. Bref, cet homme qui n’avait jamais dit un mot plus haut que l’autre dans sa vie, qui avait toujours suivi en silence le droit chemin du sacrifice et de la couillonnade, se déboutonnait à plein gaz. Des gaz? En voulez-vous, en voilà, et même de solidifiés. Madame Fanchon (la veilleuse) ne voulait plus vivre : « Mais vous n’y pensez pas? Père Belhomme. » Je t’en fous : Il y pensait pour la première fois de sa vie, à emmerder son monde !!! Elle avait fait maintenant toute la lumière. La quasi-totalité de la chambre regardait le spectacle infernal. Lui faire une piqûre calmante? (elle y avait droit), mais comment voulez-vous faire une piqûre à un gros sanglier qui a l’air d’être pris dans un filet? »

 

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Une réflexion sur “Brève de mouroir

  1. Un extrait de « Je ne suis pas mort », d’André de Richaud. Alors que beaucoup le pensaient mort, l’écrivain sort de sa retraite en 1967 et proclame sa vie en un cri aussi drôle que cruel. Par esprit de contradiction, il décèdera peu après. Les éditions La Dragonne (qui n’ont pas encore eu beaucoup droit à des extraits ici, et c’est bien dommage) en proposent une bien belle édition (http://www.editionsladragonne.com/). L’occasion de redécouvrir cet écrivain magnifique. On pourra aussi trouver de nouvelles éditions de ces textes chez Tusitala (La Nuit aveuglante) et L’Arbre Vengeur, ainsi que de très laids semi poches chez Grasset, dans la collection des cahiers rouges.
    Plus d’infos sur Richaud sur le site du Préfet Maritime: http://www.lekti-ecriture.com/blogs/alamblog/index.php/tag/Andr%C3%A9%20de%20Richaud

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