Paroles de la fin des temps

fumees-et-mineurs-photo-de-felix-thiollier

 

« Nous voudrions aussi travailler à définir la barbarie qui s’organise et deviendra civilisation, lui tracer un style, lui proposer un contenu, ne pas l’abandonner entièrement à son inertie, à sa pente, à ses tentations. Elle risquerait, si personne ne veillait, de trop accrocher d’épaves. On l’édifierait tout entière sur les assises qu’elle devait ruiner. Il nous faut surveiller du moins cette refonte du monde, puisque nous n’avons pas eu la force de l’ultime renoncement qui nous eût permis de la conduire peut-être. Il nous a manqué d’être poussés à cette extrémité du désespoir où la misère et la mort paraissent délivrances. Il ne nous eût pas fallu seulement consentir les sacrifices qui flattaient notre orgueil, mais ceux plutôt qui nous surprenaient, qui vexaient notre intelligence qui n’avait pas su les imaginer et jusqu’à notre volonté de retrait, qui ne prétendait trouver l’affront et l’échec qu’où elle avait choisi. Notre cœur tirait de ses défaites calculées plus de sombre bonheur que d’un succès trop éclatant, que l’intrus avait la permission et presque le devoir de célébrer. Nous aimions aussi peu rendre publiques nos joies que nos peines. Ils nous semblait qu’elles en devenaient viles et indécentes. Comme il arrive ordinairement pour le corps, notre âme se sentait plus gênée qu’heureuse des jouissances qu’on lui voyait goûter.

[…] La vertu, selon nous, était d’abord de se désister quand on avait le droit, de s’abstenir où l’on pouvait exiger. Nous nous donnions pour mot d’ordre de toujours rester en deçà de notre capacité et même de notre intention de tenir. Autour de nous chacun faisait l’inverse et s’ingéniait à laisser espérer en vain, désespérant finalement. Notre retenue tentait de fonder à nouveau cette confiance élémentaire que les hommes ont besoin d’avoir les uns pour les autres et que chaque jour détruisaient la vantardise, l’inconséquence et tous les faux serments de la fraude et de l’imposture. Nous n’apercevions pas l’extrême indigence de cette bonne volonté misérable. La maison brûlait et nous rangions l’armoire. Il fallait plutôt attiser l’incendie. Nous ne l’osions pas. »

Publicités
Par défaut

Une réflexion sur “Paroles de la fin des temps

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s