Marine

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 » Il pensait tout haut. Pour lui, les morts ne l’étaient pas tout à fait. Il y avait dans l’enclos, au-dessus duquel tournoyaient des nuées de mouettes, de nombreux marins qui nous escortaient. Ils entendaient nos pas crisser sur les graviers. Aux disparus du dessous se joignaient les défunts pailletés de mystère, ces hommes qui ne gisaient pas dans les tombes. Leurs noms figuraient sur la pierre mais leurs corps, ensevelis sous les vagues, dérivaient pour l’instant dans d’invisibles bas-fonds.
« Eux, ils sont là et pas là », avançait-il en aspirant une longue bouffée. Il levait les yeux vers le ciel laiteux, juste derrière le clocher, en ajoutant qu’il n’était sûr de rien.
Je crois qu’il n’était pas loin de penser, porté par son esprit baladeur, que ces marins perdus s’assemblaient pour former des flottilles en mers lointaines. Il les voyait peut-être naviguer logés dans des cercueils à une place qui ressemblaient à de petites barques conçues pour effectuer de longs voyages, sans retour possible. Pour lui, les péris croisaient au large, dérivant à leur guise, revisitant des lieux qui leur étaient chers tandis que nous étions, nous les rêveurs de tombes, les heureux détenteurs des liens qui leur permettaient d’être simultanément présents en divers points du globe. »

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Le dernier livre de Jacques Josse (Débarqué, publié aux éditions La Contre-Allée) convoque la figure de son père, décédé en 2008. Plus qu’un récit des liens de filiation, il s’agit du portrait d’un homme malade, que la maladie empêchera d’accomplir ses aspiration maritimes. Très empreint par la mort (celle des proches, des voisins, mais aussi des enfants, auxquels le père, pourtant gravement malade survit), le texte transporte par la puissance des images que Josse y développe. Des atmosphères propres à l’auteur, qui donnent à ressentir sa Bretagne, mais, encore plus beau, la restitution de l’imaginaire du père, à qui la frustration donne des ailes. Comme cette flottille de marins morts. Un texte magnifique, qui préfère recourir à la poésie plutôt qu’à la psychanalyse pour restituer le père. Une belle matière sensible.

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Elisée en ville / Elisée en campagne

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« Avec ses rudiments de débrouilles alimentaires, ses propres interdits, sa timidité, il n’a encore que quatorze ou quinze ans quand il se déplace vers la Belgique, les instants de faiblesse sont un peu plus nombreux pendant ce trajet qu’à d’ autres moments de sa vie. Il doit penser à tout, composer avec lui-même et tout ce qui n’est pas lui-même, le non-lui-même, c’est-à-dire tout le reste. C’est un apprentissage démesuré qui prend de l’énergie. La durée des trajets est un peu plus longue que pour d’autres, il marche en prenant son temps. Il lui faut faire quelques siestes supplémentaires. Cette fatigue plus pressante, ces siestes plus nombreuses donnent un rythme différent à sa promenade du retour. Ses pauses lui permettent de s’approprier une multitude d’endroits, quelques minutes, de l’explorer avant de s’allonger pour dormir un peu. On connaît plus précisément la terre sur laquelle on a dormi, ses odeurs, son grain. Ces endroits de siestes lui donnent une connaissance détaillée, en fin de compte, de milliers de lieux-dits, d’arbres égarés, de rus entre deux champs. Il prend de plus en plus de temps. Il en profite pour prendre de plus en plus de notes. »

 

*

« Il ressent aussi cette étrange atmosphère, comme celle des villes sous les volcans. Dans l’ air on sent que tout peut arriver, pas dans un jour, dans un mois, mais dans la seconde suivante. Il y a de la fragilité dans l’agitation. Il y a du fatalisme et de la tension, une énergie particulière chez les gens qui vivent dans ces endroits, comme si chaque seconde pouvait être la dernière avant d’ être surpris par la grande détonation du volcan et son lot de pierres projetées, de lave dégoulinante et de cendres. Ou alors ces villes où la terre tremble. Là c’est dans le sol, dans chaque pied que l’on pose qu’ on trouve ce déséquilibre éprouvant. Il trouve la scène suspendue, comme si quelque chose devait arriver pour qu’il y ait une explication, une signification : répression, police, matraques, coups, cris ou bien poings levés, chansons, victoire, accolades, augmentation de salaire. Élisée attend, peut-être par curiosité malsaine, pour voir et savoir en tout cas l’aboutissement, la finalité qu’il estime nécessaire de cette scène. Il n’y aura rien, rien d’autre que ce tableau esthétique bien qu’ inachevé, ce jeu de rôle bon enfant qui lui donne des envies de peintre social.

Probablement, il n’oubliera pas cette première expérience de résistance morale qu’ il est allé chercher, qu’il a pas mal inventée aussi. Sans doute, les années participeront à une reconstruction romancée de ce souvenir (c’est l’influence du romantisme révolutionnaire des lectures qu’ il fait). Il est lucide et prendra garde de ne pas faire part de la beauté du moment dans ses écrits publiés. Il ne retiendra, ne prendra des notes que sur l’unité des hommes et femmes. Unité comme moyen de parvenir au changement. Et s’il voit peu de raison de modifier la nature, car elle est naturelle et doit le rester, en revanche, l’organisation de la société lui semble tout, sauf naturelle. C’est bien la raison qui justifie l’implication de tous pour en modifier le fonctionnement. »

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Poursuite de l’exploration de la rentrée littéraire avec un programme un peu atypique: beaucoup d’éditeurs alternatifs, des autrices et des premiers romans. Et sous cette magnifique couverture des éditions de la Contre-Allée, un premier roman consacré à la figure du géographe anarchiste Elisée Reclus. Thomas Giraud s’attache à y retracer ses années de formation, avant que Reclus ne s’illustre par ses écrits géographiques et ses prises de position. Le lecteur découvrira comment un tout jeune homme s’émancipe de la tutelle et des aspirations de son père, figure angoissée et imposante. On est ici dans le roman d’apprentissage, mais un roman sans quête, où le héros prendrait plus de plaisir à baguenauder qu’à atteindre un hypothétique objectif, à collecter les pierres et les impressions, et à essayer de développer ces « bouts de pensées » qui parfois s’imposent à lui. C’est un roman lent, lancinant, contemplatif, qui calque son pas sur celui de son héros. L’écriture y est simple et précise, usant de répétitions comme autant d’effets de rythme, et elle accompagne la formation intellectuelle du héros, se faisant plus lyrique à mesure que l’on avance. On notera la figure de Jacques Reclus, le père, pasteur calviniste médiocre mais investi, qui se perd dans ses sermons à force de vouloir trop bien faire, dont le portrait est particulièrement fascinant.

 

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C’était un des jours les plus chauds de l’ été

Chantier

 

« Moi je dis que Gerardo, vu qu’ il a passé tellement de temps en prison, là où les cafteurs, on les démolit, il est habitué à ne pas se mêler de ce qui ne le regarde pas et c’ est pour ça qu’il n’a rien dit. En plus, quand on a fait de la taule, on ne va pas voir la flicaille pour lui raconter des ragots, et en fin de compte, Antonio est flic et en plus Gerardo ne peut pas l’encadrer. Mais il n’en parle pas, pas du tout, il ne dit jamais rien, mais moi je me suis rendu compte qu’il n’aime pas Antonio, parce que quand il rentre dans le bar pour boire un demi, il ne lève pas les yeux du comptoir quand il le sert et après il met la radio plus fort et il trouve toujours quelque chose à faire, comme laver les verres ou essuyer les bouteilles sur les étagères, et moi je pense qu’ il fait tout ça pour pas qu’ il lui fasse la conversation, le flic, faudrait pas qu’il soit obligé de lui répondre. En fait, la vérité c’est que bien qu’ il n’ait rien dit, Gerardo nous avait vus tous les trois, cet après-midi-là, quand il est allé jeter les bouteilles dans le container qui se trouve à côté du chantier. C’est que ce jour-là, on s’emmerdait grave. Je crois que c’était à cause de la chaleur parce que, comme je l’ai déjà dit, c’était un des jours les plus chauds de l’ été. Et quand la température grimpe comme ça dans le quartier, on étouffe parce que le soleil te pèse sur les épaules comme du plomb et il te rentre dans les yeux qui te piquent tellement que tu finis par avoir la trouille et penser qu’ il peuvent commencer à fondre, comme le goudron dans la rue, qui ondule comme de l’eau sale quand les voitures passent. […] »

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