Etymologie fantastique

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« L’arbre généalogique des mots est aussi embrouillé que celui des humains. Fantastique, nous explique Clédat, vient du grec phantastikos, du latin phantasia. Mais la famille phantasia a des rejetons inattendus : elle engendre par exemple fanal et falot, « qui servent à montrer les objets, à les éclairer, à les rendre visibles ». Il faudrait tout de même être sérieux, il faudrait tout de même s’entendre : qu’est-ce que c’est que cette racine extravagante qui sert à la fois à nommer ce qui n’existe pas, et à rendre visible les objets? Est-ce que nous serons plus avancés en nous reportant aux mots merveille et merveilleux? Eh bien, non. Leur arrière-grand-père est le mot latin mirari, dont le sens primitif a sans doute été : sourire, puis: s’étonner, admirer, regarder. Et nous voilà aux prises avec une racine qui fait verdoyer indifféremment le merveilleux, « ce qui s’éloigne du cours ordinaire des choses, ce qui est produit par l’intervention d’êtres surnaturels », et les miroirs, dont la propriété est de rejoindre et refléter le cours ordinaire des choses. Le merveilleux, c’est ce qui ne ressemble pas, et le miroir, c’est la ressemblance même.
comment se retrouver dans cet embrouillamini? Mettons-nous d’accord une bonne fois. Que veut dire cette phantasia qui fabrique à la fois les fantaisies qui n’existent pas dans la réalité, et les fanals qui servent à montrer les objets, ce mirari qui donne le jour, sans discernement, aussi bien à ce que le jour n’a jamais éclairé qu’à ce qui réfléchit le jour?
La réponse est celle-ci : le miroir de la fantaisie et du fantastique, le miroir des miroirs ne réfléchissent pas seulement sur l’une de leurs faces, mais sur les deux. Les deux aspects inséparables et complémentaires de la réalité se conjuguent dans la révélation des étymologies. L’homme n’est pas seulement celui qui est comblé par la munificence de l’être, il est aussi celui qui tente constamment de combler l’insuffisance de l’existence. Le fanal et le miroir nous rendent compte de ce qui nous est refusé. Comme dans le miroir d’une eau calme nous découvrons à la fois l’image renversée du ciel et l’image endormie de ce qui vit dans la profondeur, les images merveilleuses ou fantastiques qu’inventent les humains nous font découvrir en même temps l’homme dans la nature et la nature de l’homme, les réponses de la réalité et les questions du réalisant, les nécessités de la vie et les nécessités du rêve, la patience des choses et l’impatience de l’esprit. »

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Une histoire de Maïakovski au Mexique

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« Dernière histoire sur le Mexique.

Le frère me raconte la vie de son frère, le vendeur de meubles, le premier à être devenu américain. Le fameux frère, donc, habitait à Kichinev. À quatorze ans, il entendit dire que les plus belles femmes vivaient en Espagne. Il décida de partir le soir même, parce que lui, ce qui l’intéressait, c’était les belles femmes. Mais il n’arriva à Madrid qu’à l’âge de dix-sept ans et il se rendit compte qu’il n’y avait là pas plus de belles femmes que partout ailleurs, et qu’en plus, elles faisaient moins attention à lui que les laborantines de Kichinev. Le frère, vexé, arriva à la conclusion objective que seul l’argent braquerait les beaux yeux espagnols vers lui. Alors il décida de partir pour l’Amérique avec deux autres vagabonds – mais avec une seule paire de souliers pour trois. Ils prirent un bateau – pas celui qu’il fallait prendre, mais celui qu’ils réussirent à prendre – qui les mena contre toute attente non pas en Amérique, mais en Angleterre. Et le frère s’installa par erreur à Londres. Le trio de va-nu-pieds aux ventres vides y ramassa des mégots et confectionna des cigarettes neuves avec le tabac qu’il récupérait ; à tour de rôle, chacun chaussait les souliers pour aller vendre les cigarettes sur les quais. Au bout de quelques mois, ce commerce de tabac s’agrandit au delà des mégots, l’horizon des trois hommes s’élargit jusqu’à comprendre où se trouvait l’Amérique, et la réussite permit à chacun d’avoir sa paire de souliers et d’acheter un billet de troisième classe pour un certain pays appelé Brésil. Pendant le voyage en bateau, le frère gagna une belle somme d’argent aux cartes. Au Brésil, il transforma cette somme en milliers de dollars grâce au commerce et au jeu.
Le frère réunit alors tout ce qu’il possédait et alla aux courses miser son argent au pari mutuel sur une jument insouciante qui traîna la patte sans aucune considération pour lui – que trente-sept secondes rendirent pauvre. Un an plus tard, il passa en Argentine et s’acheta un vélo, ayant conçu le plus grand dédain à l’égard des créatures vivantes.
Devenu un as de la pédale, l’infatigable habitant de Kichinev s’inscrivit à une course cycliste. Pour être le premier, il fit une petite embardée sur le trottoir et gagna la minute nécessaire, mais renversa malencontreusement dans le caniveau une vieille dame en train de bâiller. Résultat des courses : il dut verser l’intégralité de son premier gros lot à la grand-mère fripée.

Affligé, il partit pour le Mexique et découvrit la loi simple du commerce dans les colonies. Trois cents pour cent de majoration : cent pour la  crédulité, cent pour les frais et cent volés dans les intérêts de crédit.

Avec l’argent qu’il avait à nouveau mis de côté, il prit la tangente vers l’Amérique, qui aime à encourager toute forme de profit.

Là, le frère ne s’embourba dans aucune affaire. Il acheta une savonnerie six mille dollars et la revendit neuf mille. Il acquit un magasin, puis s’en sépara un mois avant la faillite, qu’il avait vu venir. Aujourd’hui, il est respecté : il préside une dizaine de sociétés de  bienfaisance et quand la Pavlova est venue, il a dépensé trois cents dollars rien que pour un dîner.
– Le voilà ! »

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Aujourd’hui encore…

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« Aujourd’hui encore, je me souviens
Des paroles de ma bien-aimée,
Epuisée par les fatigues de l’amour: cent mots doux maladroits et délicieux
Un murmure indistinct, des propos plein d’embarras,
La douceur des syllabes entremêlées.

 

Aujourd’hui encore,
Même dans une autre vie, même à l’heure de ma mort,
Je me la rappelle: ses yeux affolés par l’amour qu’elle fermait,
Son corps menu affaissé, son corsage et ses cheveux défaits ;
Elle était une oie royale dans ce massif de lotus: l’amoureuse passion.

 

Aujourd’hui encore,
Mon amante aux yeux de jeune gazelle,
Portant deux jarres emplies d’ambroisie – ses seins – ,
Si au déclin du jour je pouvais la revoir,
Je dénoncerais au ciel, à la Délivrance, au bonheur d’être roi.

 

Aujourd’hui encore, je me souviens d’elle:
Parmi les femmes sublimes qui vivent sur la terre,
Elle était, par la merveille de tout son corps, un premier et unique trait de lune,
La coupe où je goûtais la saveur suprême du théâtre de la passion amoureuse
– Mon aimée qu’avait blessé la flèche du dieu armé de fleurs. »

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Prayer to the stars – Une image suit une image – Le lecteur bienveillant

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Piquetée de temps et d’étoiles
une photographie
d’Edward Sheriff Curtis
dans le roman ethnographique
à glossaire
de Marah Ryan Ellis.
Tourné vers les astres
les bras levés au ciel de l’Arizona
un homme invoque l’esprit animiste
la puissance atomique
de l’uranium des étoiles.
Un amérindien en 1909
prie le dos tourné à l’objectif
– le dos tourné à l’histoire

Une étoile suit une étoile
l’heure est limpide sous la voie lactée
le véritable bonheur du seul fait d’exister.
Penché sur la table divinatoire
dite pin-pé-yé
il lit dans la poussière des étoiles.
Une pensée suit une pensée.
Au bord, l’aube attend la fin
des calculs astronomiques indiens
pour disperser fantômes sans souffle
animaux stellaires
et talismans sorciers.
Les étoiles fondent comme du sucre
l’heure est limpide dans le jour d’été.

Le lecteur bienveillant la nuit
lève les yeux vers les astres.
Désorienté
perdu sur le chemin obscur
il s’imagine que chaque étoile est la sienne
sans comprendre d’où elles viennent
ni ce que le ciel et sa vie signifient.
Les forces du désespoir sont identiques
aux forces de la volonté de savoir.
C’est une même énergie
une énergie d’étoile
une énergie atomique.
Le point de vue des étoiles sur la terre?
La destruction.

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« Cherche du miel dans chaque fleur »

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« Ma chérie, quand on a le malheur de chercher une gouttelette de poison dans chaque fleur éclose, on trouve, jusqu’à sa mort, quelque raison de se lamenter. Prends donc les choses sous l’angle opposé et cherche du miel dans chaque fleur : tu trouveras toujours quelque raison de sereine gaieté. En outre, crois-moi, le temps que – comme d’autres aussi – je passe actuellement sous les verrous, ce temps non plus n’est pas perdu. Il apparaitra d’une façon ou d’une autre dans le grand règlement de compte général. Je suis d’avis que l’on doit tout simplement, sans vouloir être trop maligne ni se casser la tête, mener la vie que l’on tient pour juste, sans exiger d’être payée sur l’instant en espèces sonnantes pour tout ce qu’on fait. A la fin, tout sera bien récapitulé ; et si ça ne l’est pas, je « m’en fiche aussi »; même  sans ça la vie m’est une telle source de joie : tous les matins j’inspecte scrupuleusement les bourgeons de tous mes arbustes et vérifie où ils en sont ; chaque jour je rends visite à une coccinelle rouge avec deux petits points noirs sur le dos que je maintiens en vie depuis deux semaines sur une branche, dans un pansement de chaude ouate malgré la brise et la froidure ; j’observe les nuages, toujours plus beaux et sans cesse différents, et au total je ne me considère pas plus important que cette petite coccinelle ; et, imbue du sentiment de mon infinie petitesse, je me sens ineffablement heureuse.
surtout, surtout les nuages! Quelle inépuisable source de ravissement pour deux yeux humains! Hier, samedi, l’après-midi, vers cinq heures, j’étais appuyée à la clôture de fil de fer qui sépare le petit jardin du reste de la cour, je me chauffais l’échine au soleil et regardait vers l’est. Sur un fond de ciel bleu pâle se dressait un vaste groupe de nuages d’un gris très tendre que parcourait, comme un souffle une lueur d’un rose léger ; on eût dit quelque monde très lointain ou régnaient une paix, une douceur, une délicatesse infinies. Le tout évoquait un faible sourire, quelque beau et vague souvenir d’une lointaine jeunesse, ou la sensation qu’on éprouve parfois le matin quand on se réveille avec l’impression agréable d’avoir fait un très beau rêve, sans pouvoir se rappeler ce que c’était. »

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On n’est que de la viande

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Attablé en face de Stella Corfou à Frites frites, Antoine Leroy s’aperçut qu’elle était souverainement belle. Devant le stand, la violence de son émoi l’empêchait d’en saisir la raison.
– C’est pas du veau, c’est de la dinde, mince alors! cria son invitée à l’adresse de la serveuse désemparée:
– Je ne suis qu’une employée, moi madame
Stella expliqua à son vis-à-vis:
– On n’est que de la viande, il faut de la viande pour nourrir la viande.
– Vous êtes aussi une plante rare.
– Déconnez pas.
Elle rejeta en arrière sa chevelure qui se déploya par-dessus le dossier de sa chaise et le recouvrit, comme autrefois le caparaçon pour un cheval, dans une cérémonie.

 

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