Vivre longtemps

nietz_2

 

« Ne croire en rien peut être un signe de grande intelligence : mon esprit est trop vif pour que j’accepte la platitude, l’insignifiance et la banalité qui se répandent autour de moi. C’est de cette manière que l’écrivain russe Ivan Tourgueniev décrit Bazarov, héros de son grand roman Pères et fils et premier nihiliste de la littérature occidentale. Mais ne croire en rien peut également être une sorte de paresse intellectuelle : je ne crois en rien parce que croire en quelque chose exige un effort, un engagement et une cohérence. Cela rappelle le « dernier homme », dont l’arrivée a été annoncée par Nietzsche il y a plus de cent ans, un homme qui ne croit ni aux idées, ni aux valeurs, ni à l’autorité. Le « dernier homme » est le fruit d’une démocratie poussée à l’extrême, quand un principe noble comme l’égalité des chances se transforme en conformisme total où les gens parlent le même langage et partagent les mêmes opinions, les mêmes sentiments. Le « dernier homme » ne tolère aucune forme de différence, de complexité ou de hiérarchie. Seules la transparence et l’égalité le réconfortent. La première l’affranchit de tout usage de son imagination, alors que la seconde le protège du risque d’une comparaison avec les autres.

Le « dernier homme » de Nietzsche n’est plus une projection, mais une réalité. Il est là, parmi nous. On l’entend chaque jour parler de ses goûts, de ses préférences, de son mépris pour toutes sortes d’engagements, sauf, évidemment, ceux qui ne comportent aucun risque. Le « dernier homme » n’aime pas prendre des risques. Son café, par exemple, est décaféiné, sa bière est sans alcool et ses jus, sans sucre. Et quand il aime, c’est à moitié, au cas où la relation ne fonctionne pas (pourquoi se retrouver avec un cœur brisé quand on peut briser le cœur de quelqu’un d’autre ?). On le voit aussi travailler, planifier ses activités de fin de semaine et s’entraîner continuellement. Le « dernier homme » place sa santé physique avant tout, car dans un monde dépourvu d’idées, de principes et de valeurs, il ne lui reste qu’une seule chose : vivre longtemps. »

 

Publicités
Par défaut

Entroudcutable

American_Landrace02

Le massacre était arrivé au Lac, dans un village désormais rebaptisé Villeneuve. quand Leroux était petit, le village s’appelait Saint-Léandre, mais une affaire scandaleuse avait plongé la communauté dans l’opprobre. Durant plusieurs années, des bruits avaient couru sur le propriétaire taciturne d’une fermette qui donnait sur la jonction entre la rue Principale et le chemin de bois. On racontait dans les chaumières que le bonhomme, devenu veuf dans la fleur de l’âge, entroudcutait tout ce qui était entroudcutable dans son cheptel, des poules à la pouliche. Ça serait resté des commérages de village si le bonhomme n’avait pas décidé de besogner la plus grosse de ses deux truies sur la véranda, un jour de semaine au grand soleil de midi, devant un autobus de touristes arrêté au stop en montant vers la rivière Péribonka. On avait mis le bonhomme à l’asile et vendu son troupeau à la criée. Quelques années plus tard, le conseil municipal avait profité d’une tendance au Lac-Saint-Jean à séculariser les noms de village pour se débarrasser de celui de ce saint devenu, dans l’esprit des gens de la région, patron de la zoophilie et de la bestialité.
Saint-Léandre était devenu Villeneuve.
Parce que Leroux n’était pas lui-même homme à laisser les fautes anciennes être lavées par l’oubli ou les tours de passe-passe toponymiques, quand Caroline lui demanda « C’est arrivé où? », il répondit: »A Saint-Léandre. »

Par défaut