La vie des autres

9791090062146r

Les éditions iXe « s’inscrivent dans le paysage d’un féminisme contemporain traversé de lignes de force et de lignes de faille qui dessinent ses perspectives et orientent ses points de vue ». La maison propose des textes sur le féminisme et la condition de la femme et s’inscrit dans de nombreux domaines, recherche et récits, histoire, mais aussi littérature pour témoigner des luttes et préoccupations féministes contemporaines. C’est un très beau projet éditorial, qui rassemble des textes forts, y compris littérairement. Dot ces Six roses, traitant par la littérature des femmes battues, de la difficulté de témoigner, avant tout en elles-même des traumatismes qu’elles ont subi. Le texte, très puissant, raconte l’histoire d’une femme engagée dans les institutions, qui se rend compte à la faveur d’une réunion interministérielle sur les violences faites aux femmes, que le langage administratif qu’elle emploie la révulse, qu’il masque un vécu violent qu’elle a elle-même ressenti. Passé une coutre introduction présentant cette situation, le texte essaie justement de retrouver les mots, les images, les manières de se concevoir après la violence. Qu’est-ce qui arrive quand on a enfermé le traumatisme derrière une porte? C’est à cela que Six roses essaie de répondre. Un récit éclaté, comme autant de fragments de miroirs qui prend aux tripes alors qu’il essaie de répondre à la seule question qui reste: comment s’en sortir?

Deux extraits pour vous donner l’envie d’aller voir plus loin:

 

*

 

« La vie des autres. Une tonalité basse, sans lumière. Rangée dans un coin depuis longtemps. Elle ne ressent plus d’émotions. C’est cette case qui l’en empêche, ce petit coin cotonneux et blanc. Une femme indifférente, inébranlable en dépit des apparences. Sa fragilité de surface enrobe un bloc chauffé à blanc, une lave refroidie et dure comme l’onyx.
D’abord les battements, la sueur. Le cœur se décroche, on sursaute pour un rien. ensuite le sang se retire. Les mots s’en vont. On devient de glace, de pierre. Mais derrière le masque les yeux s’agitent, les pupilles vibrent comme des papillons affolés par la lumière, attirés et brulés.
Une voix dépourvue d’intonations. Retenue, rivée à un seul point. La solitude l’irradie.
Elle se détourne. Durcit la colonne.
Le visage d’une statue de pierre martelée, détruit au marteau. Comme si le burin, le marteau, s’attaquaient à son propre visage. Et pourtant non, elle n’a pas été attaquée au marteau. Elle n’a plus l’âge où l’on peut se rêver invulnérable, croire que l’on peut résister au pire, comme elle l’a longtemps imaginé, en jeune cheval increvable ne s’interrogeant jamais sur son humanité.
Je vais parler. Mais dans ma bouche, la langue se paralyse, bleue et lourde comme celle d’un bœuf. Si les mots touchent juste, ils peuvent me blesser. Je préfère parler faux, comme si je n’y étais pas. Rivée à ce que d’autre appellent un trauma. La parole lève l’ambiguïté, elle tranche, taillade, elle me rappelle parfois des charniers. Le silence, lui, me laisse le choix, oubli ou mémoire blessante. Il reflète davantage mon tourment, il le respecte.

 

Viol. Violences. Prise d’otage. Tous ces phénomènes bien distincts se présentent, rangés les uns à côté des autres, avec des liens et des degrés. Quelle chance, se dit-elle, qu’il y ait des gens pour laisser la bibliothèque en ordre. Mais un jour ils lui diront: tu n’as pas le droit d’y penser, tu ne dérangeras pas cet ordre impeccable. elle est restée longtemps un serviteur de la bibliothèque des idées, de ceux qui écarquillent les yeux quand les Huns entrent dans la pièce à cheval, jettent les rayonnages à terre, entassent les livres et en font un autodafé.
Elle croit être restée indemne, au point que sa propre histoire lui semble fausse, inventée. Elle tient à rester une femme privilégiée, disposant d’un vocabulaire étendu, d’artifices rhétoriques appropriés. Et maintenant qu’elle veut parler, elle n’y arrive pas. Elle est avec les mots comme une personne dépouillée de ses richesses, contrainte de se retrousser les manches, de se mettre à casser des pierres pour gagner sa vie.
Des années après, tu en es toujours là? Elle travaille la phrase, s’acharne, jusqu’au moment où la chose informe, gluante, est mise à distance, comme une chouette clouée sur la porte. Alors elle la fixe, sidérée qu’elle ne crie pas.
Le silence face à une porte fermée. Je contemple cette porte très belle, sa serrure ouvragée, ses ferronneries, ses clous de forgeron plantés dans le bois, je la trouve parfaite. Pourquoi l’ouvrir?

*

 

Elle est contre l’exagération, les gémissements, la plainte, l’apitoiement sur soi, la victimisation, la diabolisation, le mépris, la complaisance, l’angélisme, la supplication, l’humiliation, la commisération, et elle donne dans tous ces panneaux avec un dynamisme exemplaire.
Je suis aussi contre moi-même s’il le faut, résolue à en découdre avec ma sensiblerie, mon besoin d’être réconfortée, alors que personne ne m’agresse plus.
Des années après, j’ai encore du mal à admettre qu’exister ne se justifie pas, ne s’explique pas, ne s’excuse pas. Exister a de l’importance. Chaque existence compte. La mienne aussi. Méthode Coué. »

 

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