Paroles de la fin des temps

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« Nous voudrions aussi travailler à définir la barbarie qui s’organise et deviendra civilisation, lui tracer un style, lui proposer un contenu, ne pas l’abandonner entièrement à son inertie, à sa pente, à ses tentations. Elle risquerait, si personne ne veillait, de trop accrocher d’épaves. On l’édifierait tout entière sur les assises qu’elle devait ruiner. Il nous faut surveiller du moins cette refonte du monde, puisque nous n’avons pas eu la force de l’ultime renoncement qui nous eût permis de la conduire peut-être. Il nous a manqué d’être poussés à cette extrémité du désespoir où la misère et la mort paraissent délivrances. Il ne nous eût pas fallu seulement consentir les sacrifices qui flattaient notre orgueil, mais ceux plutôt qui nous surprenaient, qui vexaient notre intelligence qui n’avait pas su les imaginer et jusqu’à notre volonté de retrait, qui ne prétendait trouver l’affront et l’échec qu’où elle avait choisi. Notre cœur tirait de ses défaites calculées plus de sombre bonheur que d’un succès trop éclatant, que l’intrus avait la permission et presque le devoir de célébrer. Nous aimions aussi peu rendre publiques nos joies que nos peines. Ils nous semblait qu’elles en devenaient viles et indécentes. Comme il arrive ordinairement pour le corps, notre âme se sentait plus gênée qu’heureuse des jouissances qu’on lui voyait goûter.

[…] La vertu, selon nous, était d’abord de se désister quand on avait le droit, de s’abstenir où l’on pouvait exiger. Nous nous donnions pour mot d’ordre de toujours rester en deçà de notre capacité et même de notre intention de tenir. Autour de nous chacun faisait l’inverse et s’ingéniait à laisser espérer en vain, désespérant finalement. Notre retenue tentait de fonder à nouveau cette confiance élémentaire que les hommes ont besoin d’avoir les uns pour les autres et que chaque jour détruisaient la vantardise, l’inconséquence et tous les faux serments de la fraude et de l’imposture. Nous n’apercevions pas l’extrême indigence de cette bonne volonté misérable. La maison brûlait et nous rangions l’armoire. Il fallait plutôt attiser l’incendie. Nous ne l’osions pas. »

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Aujourd’hui encore…

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« Aujourd’hui encore, je me souviens
Des paroles de ma bien-aimée,
Epuisée par les fatigues de l’amour: cent mots doux maladroits et délicieux
Un murmure indistinct, des propos plein d’embarras,
La douceur des syllabes entremêlées.

 

Aujourd’hui encore,
Même dans une autre vie, même à l’heure de ma mort,
Je me la rappelle: ses yeux affolés par l’amour qu’elle fermait,
Son corps menu affaissé, son corsage et ses cheveux défaits ;
Elle était une oie royale dans ce massif de lotus: l’amoureuse passion.

 

Aujourd’hui encore,
Mon amante aux yeux de jeune gazelle,
Portant deux jarres emplies d’ambroisie – ses seins – ,
Si au déclin du jour je pouvais la revoir,
Je dénoncerais au ciel, à la Délivrance, au bonheur d’être roi.

 

Aujourd’hui encore, je me souviens d’elle:
Parmi les femmes sublimes qui vivent sur la terre,
Elle était, par la merveille de tout son corps, un premier et unique trait de lune,
La coupe où je goûtais la saveur suprême du théâtre de la passion amoureuse
– Mon aimée qu’avait blessé la flèche du dieu armé de fleurs. »

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Puis je vis un autre ange vigoureux descendre du ciel; il était enveloppé d’une nuée avec un arc-en-ciel au-dessus de la tête

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« Un mot, c’est le paradoxe, le miracle, le merveilleux hasard d’un même bruit que, pour des raisons différentes, des personnages différents, visant des choses différentes, font retentir tout au long d’une histoire. C’est la série improbable du dé qui, sept fois de suite , tombe sur la même face. Peu importe qui parle, et, quand il parle, pour quoi dire, et en employant quel vocabulaire: le même cliquetis, invraisemblable, retentit. »

*

Sept propos sur le septième ange est un court essai que  Michel Foucault consacre à la figure de Brisset (édité chez Fata Morgana) et à ses obsessions pour la langue qui le conduisirent à écrire plusieurs traités sur l’origine du langage, et notamment La science de Dieu. Contrairement aux autres chercheurs dans le même domaine, Brisset ne part pas d’une hypothèse « évolutionniste » qui lui ferait rechercher le plus petit dénominateur commun entre les langues, il se plonge dans le chaos de la consonance. Pour lui la langue (le français, autant le dire) se construit par sédimentation de sonorités, de significations. La langue originelle est chaos, elle va vers un ordonnancement, et c’est la répétition de phonèmes, de sons, qui conduit à leur donner du sens. Exemple:

*

« Voici les salauds pris ; ils sont dans la sale eau pris, dans la salle aux prix. Les prix étaient les prisonniers que l’on devait égorger. En attendant le jour des pris, qui était aussi celui des prix, on les enfermait dans une salle, une eau sale, où on leur jetait des saloperies. Là on les insultait, on les appelait salauds. Le pris avait du prix. On le dévorait et, pour tendre un piège, on offrait du pris et du prix : C’est du prix. C’est duperie, répondait le sage, n’accepte pas de prix, ô homme, c’est duperie. » (Brisset cité par Foucault)

Et ce dernier de commenter:

« On le voit bien : il ne s’agit pas, pour Brisset, de réduire le plus possible la distance entre saloperie et duperie, pour rendre vraisemblable qu’on ait pu la franchir.

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Cet essai résonne beaucoup avec un autre que j’ai lu récemment, B comme Homère, de Sophie Rabau (paru chez Anacharsis) et consacré à la figure de Victor Bérard (qui a traduit et largement commenté l’Odyssée). Ce qui rapproche ces deux savants du XIXe siècle, l’amateur d’Ulysse et celui de Babel, c’est e désir d’effectuer un travail objectif sur le matériau choisi, mais de se servir de ce prétexte pour faire murir une pseudo science toute nourrie de leurs obsessions respectives: obsession chez Bérard de voir dans les parcours d’Ulysse un traité de navigation phénicien; de rechercher la voix authentique d’Homère en charcutant le texte pour restituer le texte avant de prétendus ajouts tardifs; obsession chez Brisset de redécouvrir une forme originelle, divine du langage dans l’interprétation kabbalistique du français contemporain.

Autre ressemblance, la tendance qu’ont les deux auteurs de ces deux essais de rapprocher leur savant respectif de certains artistes. Découvrir la démarche personnelle derrière le souci d’objectivité et transformer les biais de recherche en choix assumés. Ainsi, Sophie Rabau d’inventer la figure de Victor B., réécrivain de l’Odyssée et authentique poète, cinéaste maître de l’art du cut et du montage. Et Foucault de rapprocher la démarche de Brisset des inventions linguistiques d’un Roussel, ou de l’écriture schizophrénique d’un Wolfson. Des poètes, donc, avant d’être des savants, qui auraient inventé, non pas de nouvelles avancées de leurs sciences respectives, mais de nouvelles manières de générer de la fiction, l’un, Victor, en organisant le Chaos Homérique, l’autre, Brisset, en faisant exploser la langue pour lui rendre sa multiplicité originelle. Passionnant.

*

 » Brisset avait organisé une conférence pour le 3 juin 1906. Il avait rédigé un programme où il était dit: « L’Archange de la résurrection et le septième ange de l’Apocalypse, lesquels ne font qu’un, feront entendre leur voix et sonneront de la trompette de dieu par la bouche du conférencier. C’est à ce moment là que le septième ange versera sa coupe dans l’air. »
Brisset n’eut qu’une cinquantaine d’auditeurs. Il affirma, dans son indignation, que nul n’entendrait désormais la voix du septième ange. »

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