Dans le jardin de la folie

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« Nous reprîmes notre promenade. Je vis d’autres malheureuses, assises à terre, les genoux serrés contre la poitrine, la tête entre les mains et les yeux immobiles, qui ressemblaient à des cadavres pelotonnés attendant le fossoyeur ; des jeunes étendues à plat ventre sur l’herbe, dans l’attitude gracieuse des Madeleine repentantes, de vieilles Ophélies qui cueillaient des fleurs avec des gestes charmants et capricieux de jeunes filles de quinze ans ; des dames romantiques qui se promenaient dans les allées solitaires, le visage tourné vers le ciel, comme des poétesses inspirées ; des femmes aux cheveux gris qui allaient et venaient avec l’air de ménagères affairées, faisant à voix haute les comptes de la maison, donnant des ordres à la servante, réprimandant les enfants ; et d’autres couchées au pied des arbres, qui s’allongeaient et se retournaient, indifférentes à toute retenue féminine, et qui étaient les plus tristes à voir. Les notes douces de la Somnambule, des rires vulgaires, des prénoms d’amants, des souvenirs vagues de grand malheurs, des regrets de la vie heureuse, des désirs furieux de liberté, d’orgueilleux étalages de noblesse et de richesse, des plaintes séniles et des gémissements d’enfants se rencontraient et se confondaient dans l’air, comme les débris d’un naufrage sur la mer. Ils sonnaient plus douloureusement au cœur au milieu de ce vert printanier, sous cette allégresse du soleil, au milieu de ces parfums d’arbres en fleurs où les oiseaux chantaient. »

 

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