De deux monstres par un troisième

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« Quant à Degas, il parlait fort aimablement de Mallarmé, mais de l’homme surtout. L’œuvre lui paraissait le fruit d’une douce démence qui se fût emparée d’un esprit de poète merveilleusement doué. Ces méconnaissances ne sont pas rares entre artistes. Il est aisément concevable qu’ils soient plus faits pour ne se point comprendre. D’ailleurs, les récits de Mallarmé offraient de grandes facilités aux rieurs et aux railleurs de tous degrés. L’opinion de Degas était toute conforme sur ce point à celle des habitués du Grenier de Goncourt, où Mallarmé allait quelquefois. Ces écrivains le trouvaient charmant, et ils s’émerveillaient qu’un homme d’une intelligence si fine et qui s’exprimait avec une pureté, une précision, un art de dire et de suggérer incomparables, pût produire des monstres d’obscurité et de complication quand il écrivait, et se résoudre surtout à braver le public dont eux-mêmes recherchaient si avidement la faveur et la clientèle. On eût bien étonné cette petite société de grands auteurs, assoiffés de gros tirages et furieusement jaloux les uns des autres, si on leur eût prédit qu’un demi-siècle ne s’écoulerait pas que ne fléchisse à l’extrême l’autorité de leurs doctrines, la renommée et la vente de leurs romans, cependant que l’œuvre mince et absconse, indépendante de la vogue et du nombre à cause de ses vertus formelles si longuement et rigoureusement élaborées, développerait dans les esprits les plus attentifs toutes les puissances de la perfection.
Un jour qu’ils discutaient dans le Grenier, Zola dit à Mallarmé qu’à ses yeux, la m….. valait le diamant. – « Oui, dit Mallarmé, mais le diamant – c’est plus rare. »

Degas ne se privait pas de faire diverses charges dont la poésie de Mallarmé était l’objet:
« Victime lamentable de son destin offerte… »

Il racontait, par exemple, que Mallarmé ayant lu un sonnet devant quelques disciples, et ceux-ci, dans leur admiration, voulurent paraphraser le poème, l’expliquant chacun à sa façon : les uns y voyant un coucher de soleil, les autres le triomphe de l’aurore ; Mallarmé leur dit: « Mais pas du tout… C’est ma commode. »

Il paraît que Degas alla jusqu’à raconter cette histoire devant son héros, dont on dit qu’il sourit de l’entendre, mais d’un sourire un peu nécessaire. »

 

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2 réflexions sur “De deux monstres par un troisième

  1. Photographie: Renoir (assis) et Mallarmé (debout) pris par Edgar Degas
    Texte: Paul Valéry, « Degas, Danse, Dessin, texte de 1938 que l’on trouvera à vil prix chez Folio avec de très curieuses reproductions noir et blanc des travaux de Degas. Lorsque l’impression de cochon rajouterait presque de la texture là où, certes, il n’en aurait jamais eu besoin…

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