Les Hommes… La Mer

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« En Océanie, les îles semblent jaillir lentement de la mer ; de la goélette qui en approche, on les regarde curieusement s’élever et grandir. Avant de trouver la passe, le navire longe le récif extérieur où les lames se brisent et glissent à la surface d’une sorte de boulevard de corail, puis pénètre dans le lagon transparent, pur, semé d’énormes madrépores gris, vert, roses, blancs et propres à en faire adorer la vie.
A terre, un sentiment nouveau saisit: celui de la dissolution et de la malpropreté, de la corruption des êtres et des choses, de la mort. Le sol est un terreau noir, croulant, miné par des galeries sans nombre qu’ont creusées les crabes gris et poussiéreux, peuplade vigilante des bords de la lagune: au bruit des pas, ils disparaissent, puis peu à peu, rassurés, par milliers, sortent lentement de leurs trous. Ce fourmillement de crustacés inquiète par son immensité et son silence; ils ont tout dévasté, pas un brin d’herbe ne survit. Les troncs des cocotiers, cannelés, boursouflés et rongés à leur base s’élèvent et s’entrecroisent sous le froissement des palmes ; ça et là, l’un d’eux, effondré, pourrit dans la mer. Le mince ressac du lagon, le bruit mat de la chute d’une noix de coco troublent à peine un extraordinaire silence. Des débris végétaux desséchés,des palmes flétries et blanchissantes parsèment le sol aride et croulant. L’eau pure de la mer vient battre des cailloux boueux, des coquillages usés, des enchevêtrements de branches mortes. Pas une trace de détritus humain parmi ces déchets des mondes végétal et minéral. Un malaise naît irrémédiablement du spectacle silencieux et mortel. Le nouveau venu, comme pris dans un piège et cherchant une issue, regarde du côté des récifs où se brisent les lames: il voudrait repartir. »

***

« La connerie humaine, si évidente soit-elle, aimait-il à redire, ne se définit pas. Ca m’a souvent fait réfléchir. Je pensais à tous ceux qui, à tort ou à raison, m’ont pris pour un con, et il y en a. Mais je pensais aussi à tel ou tel devant qui je ne peux m’empêcher de dire « c’est un con. » Je me demandais alors pourquoi Pierre ou Paul, à mon sens, étaient des cons, et pourquoi se disaient-ils en me regardant: « Lucien est un con. » Tout cela n’est pas facile à comprendre… Cependant, une chose ne se discute pas: un individu parfaitement immobile et silencieux est toujours moins con que celui qui remue et parle ; la connerie humaine se définit et se mesure à l’agitation du monde. »

 

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Une réflexion sur “Les Hommes… La Mer

  1. Texte: deux extraits du « Passage », un roman de Jean Reverzy publié en 1954 et réédité il y a une paire d’années par les excellentes éditions du Sonneur. Un très grand texte à redécouvrir d’urgence!
    Image: photographie de Jean Reverzy (www.editionsdusonneur.com/livre/passage-jean-reverzy/).

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