Bâillonnez le visible et l’invisible se met à crier à pleine voix

L’HOMME CACHE
(épreuve aux sels d’argent)

« C’était en 45, se souvient Fausta K., à Berlin, à la fin de la guerre. Les rues et les maisons étaient livrées aux soldats. Ils se déplaçaient par petits groupes, brisaient portes et fenêtres jusqu’alors épargnées des bombardements, à la recherche d’alcool, de femmes, d’un divertissement. Ils nous ont forcées sans ôter leur uniforme. Cela m’a frappée après coup. Pas un ne s’est dévêtu. J’ai eu de la chance. Quand on tour est arrivé, le plus âgé d’entre eux, visiblement le chef de la bande, m’a entrainé dans une chambre.
– si tu cries ou te débats, si tu essaies de t’enfuir, je te livre aux autres. Tu n’as rien à craindre si tu te conduis en femme.
Son expression d’halluciné m’a fait craindre le pire.
– Je ne suis pas comme eux, l’alcool me rend plus lucide…
Il s’est endormi d’épuisement sur le lit sans achever sa phrase. Quelque chose d’étrange s’est alors produit. Enjambant la fenêtre, je m’apprêtais à prendre la fuite par le toit, lorsque mon regard a glissé sur lui. Son visage flacide et harassé d’ivrogne s’était transformé dans le sommeil. Comment dire? Dans son expression, j’ai vu quelque chose de beau, d’inattendu. Je ne le reconnaissais plus.
J’avais beau me dire que j’étais libre, que je devais me hâter de partir – alerté par le silence, l’un de ses camarades pouvait arriver d’un moment à l’autre -, je suis revenue près du lit ; j’ai passé encore une minute à le dévisager, avant de m’en aller […]

J’aurais aimé, poursuit la photographe, intituler cette image: Le veilleur, ou encore, The man from beyond (L’homme de l’au-delà). Je tenais moins à mettre l’accent sur un certain esthétisme du sommeil que sur ce que l’on vit quand on dort. Dans l’inconscience on se défait d’un masque réaliste, d’une identité de veille qui nous retient tous liés, menottes au poing, à la cage du quotidien, comme autant de victimes psychiques des lois physiques. [..]
La photographie, quels que soient le siècle, les techniques ou les modes qui l’influencent, c’est d’abord cet échange entre deux regards qui, très souvent, ne se voient pas, deux regards qui peut-être se croisent sans qu’une rencontre ait mêem lieu. C’est le lieu d’une rencontre, et, dans le cas de L’homme caché, d’une rencontre se déroulant dans une dimension de profondeur d’un lieu, ici, invisible à l’œil, celui de la conscience.

Extrait du catalogue d’exposition:
« Empreintes du silence », Fausta Kinsel (1898-1996) »

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