Des masques, des rôles et d’autres préoccupations qui se croisent

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« Il est fatiguant d’être soi-même. C’est habiter continuellement la même maison. Généralement comme un vieux domicile où l’on a pris des habitudes qui empêchent d’aller plus loin que les deux ou trois pièces du rez-de-chaussée où l’on fait tout. Car la plupart des gens s’habitent au premier, voire au second, ou même sur le toit. Les grands esprits aiment les grandes baies. Les peintres s’habitent au balcon et les prophètes sur la terrasse, les rêveurs au grenier, les penseurs à la cave. […]

Mais enfin, quelles que soient les ressources du logis, on se lasse de regarder le poisson rouge. On a envie d’aller ailleurs.

C’est pourquoi l’homme, le Mardi gras, s’habille en bergère Louis XVI et met un chapeau mousquetaire. Il entre dans l’âme d’un autre homme, il habite la maison du roi, la caverne du troglodyte; le notaire met une trompe, l’épicier met des cornes, le gendarme une tête de cheval. L’esclave, à l’origine, prenait la toge du maître, c’était l’esprit du Carnaval.
C’est de ce besoin de migration des âmes que naissent l’acteur, le biographe, l’écrivain, Sarah Bernhardt, René, les Mémoires d’outre-tombe. L’homme ne rêve que déménagements. Il a besoin d’alibis, de résidences secondaires. Le cercueil en est une. Éternelle. Elle déguise celui qui l’habite. Il y a d’étranges affinités entre la mort et le Carnaval. […]

Et le portrait dans le journal! Tous ces gens fatigués d’habiter en eux-mêmes qui veulent aller s’habiter dans le journal ou le prospectus pharmaceutique! Ils se sont fait guérir par les petites pillules Chose. Ils habitent dans un monde glorieux, à la page 10.

Métamorphose, alibis, migrations. J’ai rencontré un jour, chez un coiffeur pour dames, une mère de famille qui, d’avance, voulait se vivre dans le rôle de veuve. Elle était venue se faire exprès une permanente.

Un écrivain eut une idée plus belle encore. Il décida d’habiter le Vatican. Il se vit, minuscule silhouette d’argent et d’or en haut d’une tour monumentale, bénissant le monde et le partageant entre les rois… »
(à suivre…)

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Une réflexion sur “Des masques, des rôles et d’autres préoccupations qui se croisent

  1. Image extraite de Tanin no Kao (le Visage d’un autre), film de Teshigahara d’après un roman d’Abe Kobo.
    Texte d’Alexandre Vialatte, début d’une notice sur le baron Corvo parue dans le spectacle du monde en avril 1963.

    Une condensation de mes préoccupations du moment, pour des raisons variées: le désir d’être un autre et les moyens fictionnels pour se le permettre, les jeux de rôle, la fascination, voire l’obsession des masques, la figure du Baron Corvo, les thématique de Kobo, le cinéma de Teshigahara, les faux semblants, et la prose subtile de Vialatte à côté duquel j’étais injustement passé jusqu’alors.

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