Les Croix des champs

Il n’y a pas de bout du monde, puisque la terre est ronde. Mais il y a des lieux d’infinie solitude, balayés par la force cosmique des vents et des bourrasques, qui sont les lieux de la naissance du monde. Restés en l’état de gestation, ils craquent, bouillonnent, transpirent ou gèlent et se fendent encore, tandis que la Terre est déjà en train de mourir.

C’est un de ces endroits où surgissent d’énormes masses de roche verticale qui montent dans le ciel pour le percer et saisir l’immensité. Les tempêtes du Nord ont depuis longtemps couché les aroles rabougris et épars, comme si ces centenaires avaient compris le sens de la vie : leurs racines tordues aux multiples bosses sont des pieds de géants qui enserrent la planète dans leurs doigts, la maintiennent en équilibre et l’empêchent de rouler vers le vide quand soufflent les vents.

Sur un plateau étroit au bord d’un abîme où rugit un torrent, deux masures de pierres sèches se font face. Il n’y a d’autres ouvertures que les portes en bois usées jusqu’aux clous. Les toits sont de lourdes pierres plates percées par endroits pour laisser passer le fil de fer qui les tient accrochées aux chevrons. Il n’y a pas de cheminées : elles seraient emportées par le vent. D’un trou dans le mur, sort le tuyau du poêle.

Dans ce lieu vivent des bestiaux.
Le premier est un homme, voûté. Ses mains sont grandes et ridées, calleuses et courbes du pis des vaches qu’elles traient,chaque matin et chaque soir. Le visage, courbe également, du ciel invisible dont il épouse la forme infinie, raviné et tranquille, regarde la terre. La veste et le pantalon de velours côtelé, autrefois noir, recouvre le corps doux et vieilli par les rigueurs de ce lieu caché de la communauté des humains ordinaires. Il remonte la pente escarpée d’herbe provisoire, sur la croûte superficielle qui recouvre la roche. S’il levait le bras, il toucherait le nuage froid et chargé d’une multitude de fines gouttes d’eau qui tombent, continuellement, depuis quatre jours.

Le deuxième est un chien roux. Il jappe entre les jambes de l’homme, suppliant de recevoir un signe, à peine visible des yeux qui tourneraient dans leur orbite, pour courir derrière les vaches, dans la pente vertigineuse. Mais le signe ne vient pas, et il court devant, revient entre les pas de l’homme, se couche de face en remuant la queue, aboie de petits cris, supplie encore du regard insupportable des chiens qui vous aiment.

Le troisième est un autre homme, plus jeune mais déjà gauchi, qui prépare le chaudron de cuivre sur le poêle en dessous du toit de lauzes d’où tombent quelques gouttes d’eau. Sa chemise à larges carreaux est ouverte jusqu’à la ceinture, manches retroussées, le pantalon de toile bleue est fermé par une cordelette. Un mégot humide et noirci se promène d’un côté à l’autre de la bouche, poussé par une langue ferme.

Les autres sont les vaches, rousses elles aussi, qui montent péniblement la côte incertaine, sous les parois minérales dressées sans merci au-dessus du monde perdu et vital, unique et consubstantiel de la présence animale sans laquelle il n’aurait pas raison d’exister.
Ils ne sont pas nés là, bien sûr, sauf peut-être quelques unes des vaches, il y a longtemps, ou quelques génisses de l’an passé et les veaux de l’année, bien entendu. Tous les autres sont venus au jour dans la vallée. Mais celle-ci, loin dans l’espace, loin dans le temps et dans la mémoire, n’a pas de prise sur les habitants de ce monde d’altitude.
L’homme voûté est Alexis. L’autre est Babou ; on n’a plus le souvenir de qui l’a appelé comme cela le premier. Le chien est Mousse. Les vaches, jamais on ne les appelle dehors. Peut-être, parfois à la traite, elles entendent leur nom au creux de l’oreille, quand les hommes ressentent le besoin d’une écoute féminine, mais cela reste rare et secret.

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Extrait issu de « Fin du monde », une des nouvelles de ce beau recueil de François Koltès sur lequel j’ai la chance de pouvoir travailler pour les éditions L’œil d’Or. Cliquez sur l’image pour découvrir la maison.

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