D’autres terrains de jeu

mumified-frog
« – A quoi ressemblaient les pièces?

Il apparut qu’elles ressemblaient à des pièces d’échecs, de par leur stylisation poussée, et la force de suggestion qu’elles conservaient vis-à-vis des formes architecturales, animales ou ornementales qui les avaient inspirées. Mais la similitude s’arrêtait là. Les formes originales, ou ce qu’il pouvait en percevoir, étaient grotesques à l’extrême. Il y avait des tours à terrasses subtilement déséquilibrées, des polygones aux formes irrégulières qui, pour lui, ressemblaient à des temples ou à des tombeaux, des formes animales ou végétales déjouant toute définition, et dont les membres et les organes extérieurs, épurés, évoquaient des multitudes de fonctions inconnues. Les pièces les plus importantes semblaient s’inspirer de formes plus évoluées, car elles portaient des armes stylisées, et d’autres accessoires semblables à des couronnes ou à des tiares, un peu comme le roi, la reine ou le fou du jeu d’échecs. Les formes des sculptures évoquaient des robes volumineuses, des capuchons. Mais elles n’étaient pas autrement humaines. Moreland chercha en vain des analogies qui fussent de ce monde ; il parla d’idoles hindoues, de reptiles préhistoriques, de sculptures futuristes, de poulpes tenant des poignards dans leurs tentacules, de fourmis géantes, de mantes religieuses et autres insectes dont les organes terminaux auraient été surnaturellement adaptés.
– Je crois qu’il te faudrait retourner l’univers entier – toutes ses planètes, tous ses soleils morts – avant de trouver les modèles originaux, dit-il, sourcils froncés. Souviens-toi que dans les rêves, les pièces elles-même n’ont rien de vague et d’imprécis. Elles sont aussi tangibles que cette tour.

Il ramassa la pièce, la serra un moment dans son poing fermé, puis tendit vers moi sa paume ouverte, ou reposait la tour. »

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Une réflexion sur “D’autres terrains de jeu

  1. Image: grenouille momifiée, de M. C. Escher.
    Le texte est un extrait de la nouvelle « Le Rêve d’Albert Moreland », de Fritz Leiber, traduite par Anne-Sylvie Homassel et extrait du recueil « Le Pouvoir des Marionettes », paru au début des années 1990 chez Encrage.

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