Invention des autres jours

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« Les premiers hommes sont arrivés par la mer. Avant les fous. Ils portaient des vêtements grossièrement taillés dans de la toile de jute, des sortes de tuniques brunes et sales – comme nous. Dans leurs barques, ils transportaient des livres, des écorces d’arbres peintes et des ossements. Ce n’étaient ni des dieux, ni des hommes, ni des marins. C’étaient des moines. Ils ont ouvert la forêt, sur le rocher, ils ont construit une baraque en bois qui deviendrait un monastère, une abbaye en pierres monumentales. Ils ont chanté, prié, cultivé la terre. Puis un village a été fondé. […]

Quand les moines sont partis, en laissant leurs ossements, leur règlements et leurs croyances, nous sommes entrés dans la bibliothèque du monastère. Ils avaient abandonné leurs livres, des centaines de livres. Nous les avons lus et nous les avons mangés. Tous. Jusqu’à avoir la langue noire. Les moines sont partis comme ils sont arrivés, par la mer, en silence. Nous avons mangé les pages des livres pour devenir moines, pour savoir. Je disais à mes compagnons que les moines sont des fous autorisés, des illuminés: des fous blancs. Il suffit de lire, de marcher en baissant la tête, d’allumer des bougies pour leur ressembler. Les moines sont des prisonniers volontaires; les fous s’enchainent à leurs obsessions, à leur démences. Voilà la nuance entre les fous noirs et les fous blancs […]

Nous avons bu le vin que les moines gardaient dans leur cave. Jusqu’à avoir le nez rouge. J’ai mangé des livres, j’ai bu le vin, mais je ne suis pas devenu moine.

On nous a enfermés dans le monastère apostat. au début, tous riaient, tous étaient en joie. Un matin, il n’y eut plus de vin, et, des livres, il ne restait que les reliures. Le monastère ne s’appelait plus monastère et les gardiens arrivèrent avec des chiens, des infirmiers et des médecins. On nous a douchés, internés, camisolés. Les médecins doutaient que les fous noirs puissent changer de couleur et d’humeur. »

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Une réflexion sur “Invention des autres jours

  1. image: Gravure de Frédéric Coché, La Mort du Roi (http://www.fremok.org/site.php?type=p&id=36)
    texte: on poursuit la lecture/relecture des auteurs français contemporains des éditions Le Nouvel Attila avec sans doute l’un de mes titres préférés de l’éditeur: « Invention des autres jours », de Jean-Daniel Dupuy. Un livre qui mériterait une belle chronique littéraire, mais, que voulez-vous, la paresse fait des ravages de nos jours… (allez, un lien vers la taverne du doge Loredan, qui en parlait en 2009: http://latavernedudogeloredan.blogspot.fr/2009/06/invention-des-autres-jours-puzzle.html)

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