rêver du seuil

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Tout avait changé.

D’étranges altérations étaient apparues. Le processus onirique les produit parfois, sans prévenir, et, alors que la ville avait toujours eu une certaine cohérence , la voilà qui prenait un nouveau visage. La mousse avait rongé les pierres autrefois lisses, ravageant leur surface. Le cuivre des toits lentement gagné par l’humidité, avait coulé, vert, dans les interstices, en traînées de peine qui allaient se perdre sur l’asphalte. Et encore ! Les ruelles avaient disparu, dévorées par de vastes palais de béton aux intérieurs de pierre damasquinée, écrins blindés sans fenêtres, aux intérieurs épurés. Ici ou là, ils avaient gardé un peu de leur ancienne splendeur, l’un un fronton sculpté, l’autre une niche donnant abri à une vierge esseulée.

Et partout, le chemin de fer avait remplacé les routes. D’insolites arcs de métal jetaient leurs croisées loin au dessus du reste, transformant les places en de gigantesques gares sans trains ni hommes.

Plus loin, je visitai quelques palais encore, puis une cathédrale. Mais ils disparurent. Et nous allâmes au sud, moi et ma troupe ­ – une bande d’enfants orphelins – en un lieu qui s’appelait Vysehrad, et pour lequel il existait encore une route. Il y avait là-bas un château médiéval.

Je n’aimais pas le sud. D’ailleurs je n’y allais jamais. Il fallait traverser des espaces qui m’étaient inconnus. Ils ne formaient qu’une perspective, une ligne sur la rivière lorsque j’allais faire la fête sur les quais, dans a lumière d’un soleil couchant. Il n’y avait plus ni pierre, ni quais, ni rivière.

La brume se leva alors que nous entrâmes dans la forêt. Il n’y en avait jamais eu jusqu’alors. Ou loin à l’est, de grandes futaies de sapin. Hors les frontières. La route devint un chemin de terre, de plus en plus étroit. De larges racines nous dressaient des embûches. A la faveur d’une éclaircie, les restes du château se découpèrent derrière les frondaisons. Eux aussi, la mousse les avait dévorés. Je garai la voiture. Il faisait sombre et la brume s’épaississait.

Je guidai mes compagnons sur un sentier abrupt qui se détachait tant bien que mal sur le flanc de la butte. Bientôt nous ne vîmes plus rien du tout. La pente se fit a pic et je me trouvai accroché à une racine, couvert d’une glaise étouffante. Vysehrad n’était plus visible et mes compagnons avaient roulé le long du talus. Je me laissai glisser…

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