une manière de s’envoler

Mime-van-Osen-detail-by-Egon-Schiele-1910

Il est temps pour moi de dire comment tout cela s’est fini, enfin. Je me souviens, c’était en mai, alors que nous avions projeté  une expédition dans un petit village aux bonne mœurs catholiques. Nous avions déjà pris nos billets, mais la foule compacte nous empêchait d’avancer jusqu’au quai. Nous avons forcé, poussé, nous nous sommes faufilés comme nous avons pu jusqu’à ce que j’atteigne la porte donnant sur les voies. Il était derrière moi, sa main s’agrippait à mon épaule. Les manteaux et les toilettes nous entouraient en une mer démontée. Je franchis la porte avec peine, donnant ça et là quelques coups de poing. Le wagon se profilait quand je le sentis relâcher sa pression. Ses doigts glissèrent, effleurèrent mon omoplate. Je me retournai, en proie à une soudaine angoisse et je vis son regard calme qui pour la première fois, ne semblait pas me fuir. Ses yeux, fixes. Ses prunelles grises avaient pris un peu de la couleur des rues en automne et il me souriait. Des couleurs lui étaient venues aux joues et aux paupières, un vert très pâle, une touche de rouge un peu chaud, des coulures jaunes, larmes d’or venues se perdre dans sa barbe alors que la lumière échappée des grands vitraux venait le baigner.

La foule glissait autour de lui, toujours aussi bruyante, mais une grande paix nous avait envahi. Rien ne comptait plus, je sus que c’était la fin.

Lentement, il déplia les bras. Le temps n’avait plus de prise… Son corps se raidit, ses jambes se fléchirent. Presque plus un bruit, le froissement des étoffes, manteaux lourds les uns contre les autres en glissement feutrés. Il eut une brève détente qui l’envoya se propulser au dessus des chapeaux de l’assemblée. Tout le monde s’était arrêté. Il resta en l’air un long moment, une courbe de grâce bien lointaine de ses anciennes pitreries, un geste sobre et intense sans saccades épileptiques; un geste dernier, un geste définitif, l’expression totale de la légèreté, mime du vent.

Certains le saisirent alors que son corps s’étirait à l’horizontale, et le firent passer à ceux de derrière, puis à ceux derrière encore et encore, et encore… et encore.

Je le regardai s’enfuir, porté par la foule toujours silencieuse, sa longue silhouette passant de main en main jusqu’à la sortie. Il y eut un dernier rayon de soleil qui transperça la verrière, puis plus rien. Il avait disparu… La foule se remit en marche, comme si de rien n’était, et poussé par le flot, je courus attraper mon train.

De ce jour, je ne l’ai plus jamais revu.

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