Politesse de l’indifférence

h-la plus belle chose au monde

 

Je ne peux plus parler, ni bouger, ni rien faire. Je sens mon propre corps s’engourdir, mes membres devenir lourds et flasques, ma tête partir en arrière. Je suis là, encore, les yeux ouverts, l’âme en panique. Et on me laisse là où je tombe ; dans la rue, les gens s’écartent. Politesse de l’indifférence, ils ont la gentillesse de ne pas marcher sur mon corps. Ils m’enjambent, dégoutés, sans un regard.

Parfois, ça se déroule chez moi, et il arrive qu’une âme charitable me ramasse et s’amuse de mon corps. Elle me place sur un fauteuil, plie mes bras, croise mes jambes pour donner à ma posture une touche de naturel. Elle enlève mes chaussures, déboutonne ma chemise.

Ma femme est là, libre de ses mouvements. Elle organise des soirées où des hommes aux lunettes épaisses parlent de choses faussement subtiles – des foutaises oui ! – et elle trouve ça teeelllement intéressant, ces sujets qu’elle n’avait jamais voulu aborder avec moi, ces sujets sur lesquels j’avais un avis bien plus pertinent.

Moi, je voudrais leur répondre, à ces connards, je voudrais bien leur dire… je voudrais bien qu’ils foutent le camp de mon salon. C’est fou ! sans aucun muscle qui vous obéit, sans possibilité de s’exprimer, combien les menaces semblent vaines. Il y en a un, en particulier, qui passe beaucoup de temps vautré sur le canapé, à m’envoyer des clins d’œil et à toucher la cuisse de ma femme. encore plus impertinent que les autres. Ce salaud, il sait ce que je pense de lui. Il s’en amuse. Il met son chapeau sur ma tête. Parfois, il glisse une cigarette allumée entre mes lèvres, qui me brule la bouche ou tombe sur mes habits. Je souffle fort pour la décrocher, mais mes lèvres ne bougent pas et la fumée me pique les yeux.

Ils font leur vie autour de moi, dans le salon. Maintenant, il baise ma femme et porte mes chemises.

Un jour, il remarque quelque-chose d’étrange. Il s’approche de moi et me regarde bien en face, interpellé par un détail qui doit avoir changé… une larme qui aurait roulé sur ma joue ? non. Puis il appelle ma femme et ils m’examinent attentivement, pour la première fois depuis toutes ces années durant lesquelles je n’étais qu’une carpette de luxe, un porte-manteau occasionnel. La première fois.

Il dit : « on dirait qu’il s’étouffe… non, attends »

Et tout doucement, il s’approche de ma bouche, encore, encore plus près ; il colle son visage au mien et, tout bas, dans le creux de son oreille, il entend les mots que je hurlais désespérément depuis des années.

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